Article | L’histoire des premiers explorateurs africains

L’histoire de l’exploration mondiale a longtemps été dominée par une vision eurocentrée, mettant en lumière les voyages de Christophe Colomb, Vasco de Gama ou Magellan, tout en reléguant l’Afrique au rang de continent « découvert » plutôt que « découvreur ».

Pourtant, bien avant l’ère des Grandes Découvertes européennes, des navigateurs, des caravaniers et des souverains africains ont entrepris des périples audacieux vers des terres inconnues. Ces pionniers ont bravé les océans, traversé des déserts infranchissables et établi des réseaux commerciaux complexes reliant les civilisations.

Réhabiliter cette mémoire historique ne consiste pas seulement à combler des lacunes académiques, mais à redonner à l’Afrique sa place légitime de pôle d’innovation navale et diplomatique.

De la vallée du Nil aux côtes de l’Atlantique, en passant par les courants de l’Océan Indien, ces hommes ont repoussé les limites du monde connu avec une ingéniosité technique et une curiosité scientifique remarquables.

Leurs récits, souvent transmis par la tradition orale ou fragmentés dans des archives étrangères, révèlent une maîtrise avancée de la cartographie stellaire et des courants marins.

L’héritage de l’Égypte antique et les expéditions vers Pount

L’exploration africaine puise ses racines dans la haute antiquité, où la civilisation égyptienne ne se contentait pas de maîtriser le Nil, mais s’aventurait déjà loin en Mer Rouge.

L’un des exemples les plus fascinants de cette soif d’horizon est l’expédition organisée sous le règne de la reine Hatchepsout, vers 1480 avant notre ère. Contrairement aux campagnes militaires, il s’agissait d’une mission diplomatique et commerciale d’une envergure logistique impressionnante, destinée à rétablir le contact avec le légendaire Pays de Pount.

Les bas-reliefs du temple de Deir el-Bahari offrent un témoignage visuel précis de cette aventure maritime. Ils décrivent une flotte de grands navires, capables de haute mer, manœuvrés par des équipages experts connaissant les régimes des vents.

Ces marins ont navigué vers le sud de la Mer Rouge, atteignant probablement les côtes de l’actuelle Érythrée ou de la Somalie. Ils ne cherchaient pas la conquête, mais l’échange de produits précieux comme l’encens, la myrrhe, l’ébène et l’ivoire, essentiels aux rites religieux égyptiens.

« Le roi (Hatchepsout) a fait ces choses par le désir de son cœur… pour son père Amon, afin d’établir pour lui un Pount dans sa maison. » — Inscription du temple de Deir el-Bahari.

Au-delà de Hatchepsout, d’autres figures comme Harkhouf, gouverneur du Sud sous la VIe dynastie, ont mené des expéditions terrestres périlleuses vers l’intérieur de l’Afrique (Yam). Ces voyages démontrent une capacité d’organisation et une connaissance géopolitique fines, bien avant l’émergence des puissances méditerranéennes classiques.

Ces explorateurs n’étaient pas de simples marchands ; ils étaient les ambassadeurs d’une civilisation pharaonique cherchant à cartographier et comprendre son environnement régional.

Le périple d’Hannon le Navigateur et l’ouverture atlantique

Au Ve siècle avant notre ère, alors que la Méditerranée était le théâtre de rivalités intenses, un amiral carthaginois nommé Hannon entreprit l’un des voyages les plus audacieux de l’Antiquité.

Carthage, située dans l’actuelle Tunisie, était une thalassocratie puissante dont les navires dominaient le commerce. Hannon reçut la mission de franchir les Colonnes d’Hercule (le détroit de Gibraltar) et de descendre le long de la côte ouest-africaine pour y fonder des colonies et explorer les limites du continent.

Selon le « Périple d’Hannon », un texte grec traduit d’une inscription punique, l’amiral aurait commandé une flotte de soixante navires et transporté des milliers de colons. Son voyage le mena bien au-delà des zones connues, longeant le désert du Sahara jusqu’aux fleuves tropicaux verdoyants, probablement le Sénégal ou la Gambie.

La description des paysages changeants, passant de l’aridité aux forêts luxuriantes, atteste de la réalité de cette progression vers le sud.

Le point culminant de cette exploration reste la vision d’un volcan en éruption, que Hannon baptisa le « Char des Dieux ». Les historiens et géographes identifient aujourd’hui cette montagne comme le Mont Cameroun, le seul volcan actif de cette région côtière.

Cette identification suggère que les Carthaginois ont navigué jusqu’au Golfe de Guinée, une prouesse technique qui nécessitait une maîtrise absolue des courants contraires pour le retour.

Les apports majeurs du périple d’Hannon :

  • La première description écrite connue de la côte ouest-africaine au sud du Maroc.
  • La preuve de la capacité des navires puniques à affronter l’Océan Atlantique.
  • Des observations ethnographiques, bien que teintées de mythes, sur les populations locales et la faune (dont les fameux « gorillai »).

Ce voyage prouve que l’Afrique du Nord n’était pas une barrière, mais une interface active tournée vers l’Atlantique, des siècles avant que les Portugais n’entament leur descente le long de ces mêmes côtes.

L’empire du Mali et l’énigme maritime d’Abubakari II

Au XIVe siècle, l’Empire du Mali était à son apogée, contrôlant les mines d’or qui alimentaient l’économie médiévale de l’Europe et du Moyen-Orient. C’est dans ce contexte de prospérité inouïe que s’inscrit l’histoire, souvent débattue mais fascinante, de l’empereur (Mansa) Abubakari II.

Selon les récits rapportés par son successeur, le célèbre Mansa Moussa, lors de son passage au Caire, Abubakari II était obsédé par les limites de l’Océan Atlantique, refusant de croire qu’il n’avait pas de fin.

Animé par une curiosité scientifique et une ambition d’explorateur, ce souverain aurait abdiqué son trône pour se lancer personnellement dans l’exploration de la « Mer des Ténèbres ». Les chroniques arabes, notamment celles d’Al-Omari, rapportent qu’il lança d’abord une flotte de reconnaissance de 200 navires.

Seul un capitaine revint, décrivant un « fleuve violent » au milieu de la mer, ce qui correspondrait au courant des Canaries ou au courant équatorial, des forces motrices puissantes capables de propulser des navires vers les Amériques.

Loin de se décourager, Abubakari II aurait alors préparé une seconde expédition massive. On parle de 2000 navires, chargés de vivres, d’eau et d’or pour une autonomie de plusieurs années, accompagnés d’artisans et de lettrés. Le Mansa prit lui-même la tête de cette armada et ne revint jamais.

Cette hypothèse d’une présence africaine précolombienne en Amérique, bien que contestée par certains historiens faute de preuves archéologiques irréfutables, est soutenue par des indices troublants, comme la présence de pointes de lances en alliage d’or (guanin) dans les Caraïbes, dont la composition était identique à celle de l’or ouest-africain.

« Le sultan ne voulait pas croire que la mer environnante était sans fin. Il voulait en atteindre l’autre rive et s’entêta dans ce dessein. » — Rapporté par Al-Omari d’après Mansa Moussa.

Cette épopée illustre une vision du monde où l’Atlantique était perçu non comme un mur, mais comme une route potentielle, bien avant 1492.

Les maîtres de l’Océan Indien : l’influence swahilie

Tandis que l’Afrique de l’Ouest regardait vers l’Atlantique, la côte Est du continent développait une culture maritime sophistiquée, tournée vers l’Inde, l’Arabie et la Chine : la civilisation swahilie.

Les cités-États comme Kilwa, Mombasa ou Sofala n’étaient pas de simples ports d’escale, mais des acteurs centraux d’un système commercial mondialisé. Les navigateurs swahilis maîtrisaient parfaitement le régime des moussons, utilisant ces vents saisonniers pour traverser l’Océan Indien avec une régularité de métronome.

Leurs navires, les mtepes, assemblés sans clous grâce à des cordages en fibre de coco pour mieux résister aux chocs des récifs coralliens, étaient des merveilles d’ingéniosité. Ces marins exportaient l’or du Grand Zimbabwe, l’ivoire et le fer, et importaient des porcelaines Ming, des soieries et des épices.

L’archéologie sous-marine et terrestre confirme l’ampleur de ces contacts : on retrouve des monnaies de Kilwa jusqu’en Australie et des tessons de poterie chinoise en abondance sur les plages tanzaniennes.

L’interaction la plus célèbre reste celle avec la flotte chinoise de l’amiral Zheng He au début du XVe siècle. Cependant, il est crucial de noter que les ambassadeurs africains avaient déjà voyagé vers la cour impériale de Chine bien avant l’arrivée des jonques géantes. Une girafe fut même envoyée depuis le port de Malindi jusqu’à Pékin, cadeau diplomatique qui fit sensation à la cour des Ming.

Les piliers de la navigation swahilie :

  • L’astronavigation : utilisation du kamal, un instrument simple mais précis pour mesurer la latitude grâce aux étoiles.
  • La diplomatie commerciale : établissement de comptoirs et de relations stables avec des marchands persans, indiens et chinois.
  • L’architecture navale : des bateaux cousus adaptés aux conditions spécifiques de l’Océan Indien.

Ces navigateurs ont tissé la première véritable « Route de la Soie maritime », prouvant que la mondialisation des échanges est un phénomène auquel l’Afrique a participé activement et précocement.

Estevanico : de l’esclavage à l’exploration du Nouveau Monde

L’histoire de l’exploration africaine se poursuit à l’époque coloniale à travers des figures singulières comme celle de Mustapha Zemmouri, plus connu sous le nom d’Estevanico.

Originaire d’Azemmour au Maroc, il fut réduit en esclavage et emmené en Espagne, puis en Amérique. Pourtant, réduire Estevanico à son statut de serviteur serait une erreur historique majeure. Il devint l’un des quatre seuls survivants de la désastreuse expédition de Narváez en Floride (1527) et joua un rôle crucial dans l’exploration du sud-ouest des actuels États-Unis et du nord du Mexique.

Pendant huit années d’errance à travers le continent nord-américain, Estevanico se distingua par ses capacités d’adaptation exceptionnelles.

Polyglotte doué, il apprenait les langues indigènes beaucoup plus vite que ses compagnons espagnols, servant d’interprète, de diplomate et même de chaman auprès des tribus rencontrées. Il ne « suivait » pas les conquistadors ; il les précédait souvent, ouvrant la voie, négociant les passages et assurant la survie du groupe grâce à son intelligence sociale.

Il est crédité de la découverte, pour le compte de la couronne espagnole, des territoires qui forment aujourd’hui le Nouveau-Mexique et l’Arizona. Sa quête des mythiques cités de Cibola, bien que tragique puisqu’elle mena à sa mort probable aux mains des Zuñis, fait de lui le premier Africain, et même le premier non-Amérindien, à avoir pénétré dans ces régions.

« Il marchait toujours devant, accompagné de ses lévriers, portant des plumes et des grelots aux bras et aux chevilles, respecté par les tribus comme un fils du soleil. » — Chroniques de l’expédition de Cabeza de Vaca.

Son parcours démontre que les Africains présents dans le Nouveau Monde n’étaient pas uniquement une main-d’œuvre passive, mais des acteurs historiques qui ont façonné la géographie et les premiers contacts culturels des Amériques.

Pourquoi réhabiliter ces récits aujourd’hui ?

La mise en lumière de ces explorateurs africains est essentielle pour déconstruire les stéréotypes persistants sur l’histoire du continent.

Pendant des siècles, la narration coloniale a effacé ces accomplissements, ou les a attribués à des influences extérieures, refusant d’admettre que les sociétés africaines possédaient les capacités techniques, les ressources économiques et la curiosité intellectuelle nécessaires pour explorer le monde.

L’absence de sources écrites endogènes pour certaines de ces épopées (comme celle d’Abubakari II) a souvent servi de prétexte pour les classer au rang de légendes.

Or, la tradition orale, portée par les griots, est une archive vivante d’une précision redoutable lorsqu’elle est croisée avec l’archéologie et les textes étrangers. Reconnaitre ces voyageurs, c’est admettre que la « mondialisation » n’est pas une invention occidentale, mais un processus auquel l’Afrique a pris part dès l’origine.

En conclusion, de la Mer Rouge à l’Atlantique, les explorateurs africains ont tracé des voies audacieuses. Ils nous rappellent que l’esprit de découverte est universel. Leurs histoires, longtemps restées dans l’ombre des cales de navires ou enfouies sous les sables, resurgissent aujourd’hui pour compléter la grande fresque de l’humanité en mouvement.

FAQ : questions fréquentes sur les explorateurs africains

1. Existe-t-il des preuves concrètes de l’arrivée d’Africains en Amérique avant Colomb ?

Bien que la théorie soit fascinante et soutenue par des indices (récits d’Al-Omari, présence de plantes africaines, métallurgie similaire), il n’existe pas à ce jour de preuve archéologique définitive (comme une épave ou un campement) acceptée par l’unanimité de la communauté scientifique. C’est une hypothèse historique forte, mais qui reste débattue.

2. Qui était le tout premier explorateur africain connu ?

Il est difficile de nommer un seul individu, mais Harkhouf (vers 2270 av. J.-C.), un gouverneur égyptien, est l’un des premiers dont nous avons un récit autobiographique détaillé de ses expéditions vers l’intérieur de l’Afrique et le pays de Yam.

3. Les explorateurs africains avaient-ils des cartes ?

Oui, bien que différentes des cartes papier occidentales. Les navigateurs de l’Océan Indien utilisaient des guides stellaires complexes et des mémoires de routes maritimes. De plus, la cartographie mentale des routes caravanières transsahariennes était d’une précision vitale pour la survie.

4. Pourquoi l’histoire d’Abubakari II est-elle moins connue que celle de Magellan ?

Cela est dû principalement à l’eurocentrisme de l’écriture de l’histoire aux XIXe et XXe siècles, ainsi qu’au manque de traces écrites directes laissées par l’expédition elle-même (puisqu’elle n’est pas revenue). L’histoire a longtemps privilégié les vainqueurs et ceux qui ont laissé des archives écrites massives.

5. Quel rôle les Africains ont-ils joué dans les explorations européennes ?

Un rôle central mais invisibilisé. Ils servaient souvent de guides, d’interprètes (comme Estevanico), de pilotes expérimentés connaissant les eaux locales, et de diplomates interculturels, facilitant la progression des expéditions européennes en terre inconnue.

Sources et références