Le 18e siècle est avant tout le siècle de la critique. « Critiquer », au sens étymologique du mot, ne signifie pas désapprouver, mais discerner (dans le sens de faire le tri) : discerner le vrai du faux, le juste de l’injuste, le vraisemblable du douteux, etc. Au 17e siècle, les grands philosophes construisaient des systèmes philosophiques cohérents, bâtis sur des principes évidents et des vérités indiscutables. Au 18e siècle, connaître, c’est d’abord se libérer de ce qui empêche de connaître, à savoir les préjugés, les certitudes traditionnelles. Critiquer, au 18e siècle, c’est discuter et analyser la tradition, c’est, disait d’Alembert, « agiter » (c’est-à-dire mettre en doute) les vérités les plus sacrées.

Le deuxième signe distinctif du siècle des Lumières, c’est l’absence de certitude définitive, ce qui est le contraire de l’esprit dogmatique. Les Lumières ne constituent pas une école avec un fondateur, il n’y a pas de corpus de doctrine bien défini, ou de manifeste. Le mot « Lumières » est au pluriel parce que les Lumières étaient plurielles. La grandeur des Lumières consiste précisément en ce qu’elles croient que la raison ne peut pas prétendre à un savoir absolu ; elles sont plurielles en ce qu’elles se satisfont de certitudes relatives. Elles acceptent de ne pas tout comprendre et surtout de ne pas comprendre les principes ultimes. Il s’ensuit que les philosophes des Lumières ne veulent pas délivrer un message en forme de dogme, ils veulent inciter les hommes à penser par eux-mêmes, à tirer eux-mêmes les conclusions qui s’imposent à eux.