Le mathématicien Cédric Villani retrace l’épopée passionnante et mouvementée des premières télécommunications à distance. Il nous emmène à la découverte des inventions révolutionnaires qui ont façonné le monde moderne, de la télégraphie optique aux premiers câbles sous-marins transatlantiques.

Ce qu’il faut retenir

L’invention du sémaphore par Claude Chappe pendant la Révolution française marque la naissance des réseaux de communication rapide à longue distance.

La compréhension scientifique des ondes et de l’électromagnétisme a permis la transition vers la télégraphie électrique et l’élaboration de théories majeures en physique.

La mise au point du code Morse et l’installation d’un câble transatlantique sous-marin ont interconnecté le globe, posant les bases de la mondialisation moderne.

La danse télégraphique

Le terme sémaphore signifie littéralement porter un signal.

Cette invention s’inscrit dans un contexte historique particulièrement sombre et violent. En pleine Révolution française, juste après la décapitation de Louis XVI, la jeune République se retrouve assiégée par de nombreuses puissances étrangères. Pour assurer sa défense, le gouvernement a désespérément besoin de transmettre des ordres et des informations avec une rapidité inédite.

À cette époque, un message à cheval met trois à quatre jours pour rejoindre Strasbourg depuis Paris. Il faut une semaine entière pour atteindre Toulon, alors occupée par les Anglais.

L’ingénieur Claude Chappe propose une solution visionnaire et novatrice. Il imagine un réseau de tours surmontées d’un grand pantin de bois articulé.

Ce mécanisme comporte un mât central et deux bras de deux mètres de long. Chaque posture spécifique du pantin correspond à un symbole ou une lettre.

Placé dans sa tour, l’opérateur observe la station précédente à la longue vue jusqu’à quinze kilomètres de distance. Il reproduit aussitôt le signal sur son propre mécanisme pour le transmettre à la station suivante.

L’information circule ainsi cent à mille fois plus vite qu’un cavalier. Le sémaphore prend rapidement le nom de télégraphe, ce qui signifie écrire à distance.

La France devient le premier pays au monde à se doter d’un réseau national de télécommunication. Cette avance confère un avantage militaire majeur aux armées napoléoniennes.

L’impact économique est également considérable, notamment pour le monde des affaires et de la finance. Les spéculateurs comprennent vite l’intérêt d’obtenir les cours boursiers avant leurs concurrents.

Vers 1830, les frères Blanc réussissent à pirater le réseau en corrompant un opérateur de la station de Tours. Ils introduisent des erreurs discrètes dans le mouvement des bras pour transmettre secrètement les cours de la Bourse de Paris jusqu’à Bordeaux.

Cette fraude leur permet de réaliser des gains colossaux deux jours avant les autres investisseurs. Le scandale démasqué pousse l’État français à instaurer un monopoly strict sur les télécommunications.

Sur le plan physique, la répétition d’un signal fixe le long d’une chaîne de stations illustre le concept d’onde. En 1746, le savant Jean Le Rond d’Alembert élabore la première équation mathématique décrivant la propagation d’une onde sur une corde de violon.

Les scientifiques découvrent rapidement la présence des ondes dans de nombreux phénomènes naturels, à commencer par le son. Dans l’air ou dans l’eau, le son correspond à la propagation de variations de pression.

Le signal nerveux constitue une autre forme d’onde, véhiculant des impulsions électriques le long de nos cellules. Enfin, la lumière se révèle être une onde électromagnétique, alliance harmonieuse d’un champ électrique et d’un champ magnétique.

Le physicien britannique James Clerk Maxwell synthétise ces découvertes vers 1880 avec ses célèbres équations. Ces travaux majeurs établissent un pilier fondamental de la physique moderne.

Parallèlement, les chercheurs étudient l’électricité pour améliorer la télégraphie. Dès 1820, le Danois Hans Christian Ørsted découvre qu’un courant électrique dévie une aiguille aimantée.

Les savants français François Arago et André-Marie Ampère exploitent aussitôt cette propriété. Ils remplacent les lourds pantins de bois par la danse d’une fine aiguille commandée à distance par une impulsion électrique.

Cependant, la transmission électrique se heurte au problème d’atténuation du signal sur de longues distances. L’effet Joule fait chauffer le câble conducteur, provoquant une perte progressive d’énergie.

Pour préserver l’intensité du message, il devient nécessaire d’installer des répéteurs régulièrement espacés sur le parcours.

Au cours des années 1830, la compétition scientifique et industrielle s’intensifie en Europe. Schilling en Allemagne, puis Gauss et Weber développent les premiers modèles de télégraphes électromagnétiques.

En Grande-Bretagne, Cooke et Wheatstone fondent la première grande compagnie de télégraphie commerciale.

Pourtant, la véritable révolution industrielle vient des États-Unis grâce au peintre Samuel Morse. Passionné par cette technologie après une rencontre fortuite sur un navire, il conçoit un appareil d’une grande simplicité.

Son système repose sur une bande de papier défilante et un stylet commandé par un électro-aimant. Le passage du courant produit des points et des tirés imprimés sur le papier.

Samuel Morse invente un code particulièrement ingénieux pour optimiser le temps de transmission. Il attribue les signaux les plus courts aux lettres les plus fréquentes de la langue.

La lettre E est ainsi représentée par un simple point. Cette méthode d’optimisation préfigure les algorithmes modernes de compression de données.

Le code Morse se répand rapidement à travers toute la planète. Aux États-Unis, il supplante le Pony Express en reliant les deux côtes par un réseau de câbles aériens.

L’entrepreneur Cyrus Field se lance alors dans le projet fou de relier l’Europe et l’Amérique. Son objectif consiste à immerger un câble télégraphique sous-marin au fond de l’océan Atlantique.

La découverte du gutta-percha, un latex naturel isolant et imperméable, rend l’entreprise techniquement réalisable.

Le physicien William Thomson, futur Lord Kelvin, apporte son expertise scientifique déterminante au projet. Il calcule la vitesse de propagation idéale et conçoit des instruments de mesure d’une précision inédite.

Le câble sous-marin mesure plus de 4 000 kilomètres de long et pèse près de 7 000 tonnes. Sa fabrication combine plusieurs brins de cuivre entourés d’isolant et renforcés d’armatures en acier.

Après plusieurs tentatives infructueuses et des ruptures coûteuses, le câble est posé avec succès en 1858. La reine Victoria et le président James Buchanan échangent les premiers messages transatlantiques.

Malgré un échec technique précoce après quelques semaines, Cyrus Field persévère. En 1866, le navire géant Great Eastern déploie un câble plus solide et parfaitement fonctionnel.

En quelques décennies, le télégraphe interconnecte les principaux continents et grandes métropoles mondiales. Cette infrastructure pionnière constitue le premier réseau mondial d’information, souvent qualifié d’Internet victorien.