Article | Pourquoi le grand requin blanc ne survit-il jamais en captivité ?

C’est une scène que beaucoup imaginent : traverser le tunnel de verre d’un grand aquarium océanique, lever les yeux et voir passer, majestueuse et terrifiante, la silhouette iconique du grand requin blanc (Carcharodon carcharias).

Pourtant, si vous visitez les plus grands parcs marins du monde, de l’Aquarium de Géorgie à celui d’Okinawa, vous verrez des requins-baleines géants, des raies manta et des orques, mais jamais le plus célèbre des prédateurs marins.

L’absence du grand requin blanc en captivité n’est pas due à un manque d’intérêt. Au contraire, attirer les foules avec le « roi des océans » serait une mine d’or touristique.

La réalité est bien plus complexe et tragique : le grand requin blanc ne peut tout simplement pas vivre entre quatre murs de verre. C’est une impossibilité biologique, physiologique et sensorielle.

Nager pour survivre : la contrainte de la « ventilation bélier »

Pour comprendre pourquoi ces prédateurs meurent rapidement en captivité, il faut d’abord regarder leur anatomie.

Contrairement à de nombreuses espèces de requins benthiques (ceux qui vivent près du fond, comme les requins dormeurs ou nourrices) qui peuvent se poser sur le sable et pomper l’eau à travers leurs branchies, le grand requin blanc est un nageur obligatoire.

Il dépend de ce que les biologistes appellent la ventilation bélier (ram ventilation). Pour respirer, il doit avancer constamment, la bouche entrouverte, forçant l’eau oxygénée à passer sur ses branchies. S’il s’arrête, il s’asphyxie.

En captivité, cela pose un problème logistique immédiat. Le requin ne peut jamais se reposer dans un coin. Il a besoin de distances immenses pour nager en ligne droite et atteindre les vitesses nécessaires à son métabolisme.

Les bassins, même gigantesques, l’obligent à tourner en rond constamment, ce qui demande une dépense énergétique anormale et finit par épuiser l’animal.

Le mur invisible et la surcharge sensorielle

Le deuxième obstacle majeur relève de la perception sensorielle. Le grand requin blanc est une espèce pélagique : il est conçu pour l’immensité du grand large, un environnement sans obstacles verticaux. Son cerveau ne semble pas concevoir l’idée d’une barrière transparente.

Dans la plupart des tentatives historiques, les requins blancs se heurtaient violemment et de manière répétée contre les vitres, se blessant le museau et les yeux. Ces traumatismes physiques entraînent rapidement des infections mortelles. Mais la torture est aussi invisible.

Les requins possèdent un sixième sens grâce aux ampoules de Lorenzini, des organes électrorécepteurs situés sur leur museau. Dans la nature, cela leur permet de détecter les faibles champs électriques émis par les battements de cœur de leurs proies.

Dans un aquarium, l’environnement est saturé de signaux électriques agressifs provenant des pompes, des moteurs de filtration, des éclairages et des caméras.

Pour un grand requin blanc, être dans un aquarium équivaut probablement à être enfermé dans une pièce hurlant de bruit statique et de lumières stroboscopiques, provoquant un stress intense et une désorientation totale.

L’exception de Monterey Bay : une victoire en demi-teinte

L’histoire de la captivité des requins blancs est pavée d’échecs cuisants, à une exception notable près. En 2004, le Monterey Bay Aquarium en Californie a réussi l’impensable : maintenir une jeune femelle requin blanc en vie pendant 198 jours.

Le succès relatif de ce programme, qui a duré quelques années avec différents spécimens juvéniles, reposait sur des moyens colossaux. Le bassin, le « Outer Bay », contenait près de 4 millions de litres d’eau et était conçu spécifiquement pour les espèces pélagiques. De plus, les requins capturés étaient des bébés (moins de 1,5 mètre), plus faciles à transporter et à nourrir.

Cependant, même cette réussite a eu ses limites. À mesure que les requins grandissaient, leur instinct de prédateur prenait le dessus. Ils commençaient à attaquer leurs compagnons de bassin et montraient des signes de stress croissants.

L’aquarium a finalement dû les relâcher dans l’océan, reconnaissant que la captivité à long terme restait impossible une fois l’animal entré dans sa phase de croissance rapide. Depuis 2011, Monterey Bay a définitivement abandonné ce programme.

Un appétit impossible à satisfaire

Nourrir un superprédateur en captivité est un cauchemar logistique. Dans l’océan, le grand blanc est un chasseur opportuniste qui préfère les proies vivantes, riches en graisse, comme les phoques et les otaries.

En aquarium, la plupart des requins blancs refusent de s’alimenter. Le stress du transport et de l’enfermement coupe leur appétit (« grève de la faim »).

Lorsqu’ils acceptent enfin de manger, c’est souvent trop peu, ou ils exigent des proies vivantes, ce qui pose des problèmes éthiques majeurs pour un établissement ouvert au public. Voir un requin déchiqueter une proie vivante sous les yeux des enfants n’est pas le spectacle familial recherché par les zoos modernes.

Conclusion : L’océan reste le seul bocal viable

Aujourd’hui, le consensus scientifique et éthique est clair : le grand requin blanc n’a pas sa place derrière une vitre. Les tentatives passées, de SeaWorld dans les années 80 aux essais japonais plus récents, se sont presque toutes soldées par la mort de l’animal en quelques jours ou semaines.

L’absence de ce géant dans nos aquariums est finalement une bonne nouvelle. Elle nous rappelle qu’il existe encore des forces dans la nature qui résistent à notre désir de contrôle et de mise en cage.

Si vous souhaitez voir un grand requin blanc, il n’y a qu’une seule solution : aller à sa rencontre sur son terrain, dans l’immensité sauvage et imprévisible de l’océan, là où il règne en maître absolu.