Article | Rwanda–RDC : la fin du deux poids deux mesures

Pendant longtemps, la mémoire du génocide rwandais de 1994 a constitué en France une référence morale indiscutable, au point d’installer une forme d’immunité critique autour de Kigali. Cette réaction était légitime, humaine, nécessaire.

Mais elle a fini par produire un effet pervers : une suspension durable du jugement sur les actes ultérieurs de l’État rwandais. Le sondage Norstat réalisé les 30 et 31 janvier 2026 montre que cette parenthèse est désormais refermée. L’opinion française rejette toute exception morale et refuse les hiérarchies implicites entre souverainetés.

Les atrocités de 1994 ont marqué durablement les consciences françaises. Elles ont façonné une grille de lecture dans laquelle le Rwanda était d’abord perçu comme une victime absolue de l’histoire, puis comme un rescapé exemplaire.

Cette mémoire a longtemps fonctionné comme un écran protecteur. Critiquer Kigali revenait, dans l’espace public occidental, à risquer l’amalgame ou la faute morale. « Le Rwanda a longtemps bénéficié d’un narratif extrêmement favorable en Europe, rappelle un journaliste spécialisé. Ce sondage montre que ce narratif est désormais perçu comme artificiel, instrumentalisé et déconnecté des réalités humaines du conflit ».

Quand l’exception morale devient intenable

Le basculement mesuré par Norstat est net. 98 % des Français estiment que la communauté internationale doit condamner fermement l’intervention rwandaise en RDC, et 98 % jugent que le Rwanda doit être sanctionné pour non-respect des accords de paix. Ces chiffres traduisent un refus clair de toute hiérarchie morale entre États. La souveraineté congolaise n’est plus considérée comme secondaire, ni négociable.

« D’une manière générale, l’opinion publique française ne rejette pas la morale. Elle rejette la fausse morale, celle qui sert à masquer des stratégies de puissance brutales », analyse Jack Zaoui, journaliste et expert en relations internationales.

Le Kivu, angle mort devenu point de rupture

Pendant que le Rwanda consolidait son image internationale, l’est de la RDC sombrait dans une violence guerrière largement invisibilisée. Déplacements forcés de populations, massacres de civils, pillage systématique des ressources : plusieurs millions de morts, dans une indifférence quasi générale de l’Occident.

« Pendant des années, nous avons alerté sans être entendus », confie le responsable d’une grande ONG humanitaire, agissant sur place, sous couvert d’anonymat, car il nous dit craindre les autorités de Kigali.

« Le sentiment aujourd’hui, c’est que les Français découvrent enfin que certaines vies comptaient moins que d’autres dans le récit dominant …» Le sondage confirme ce réveil. 92 % des Français jugent injuste que le conflit Rwanda–RDC soit si peu présent dans le débat public et médiatique international, un chiffre qui atteint 95 % chez les moins de 35 ans : les jeunes sont particulièrement indignés par la situation…

La richesse rwandaise et la question de la prédation

Autre tabou longtemps contourné : l’enrichissement du Rwanda par l’appropriation de ressources congolaises. Coltan, or, étain, minerais stratégiques : autant de richesses extraites du sous-sol congolais, souvent au prix de violences extrêmes.

L’opinion française ne sépare plus cette prospérité des conditions dans lesquelles elle s’est construite. « La distance géographique ne protège plus, résume un officiel. Les Français veulent des paroles et des actes qui tiennent, pas des doubles discours ».

La fin des hiérarchies implicites entre victimes

Ce qui se joue dépasse le seul cas rwandais. L’opinion française remet en cause une architecture morale implicite, dans laquelle certaines tragédies ouvraient droit à une indulgence durable, quand d’autres restaient reléguées aux marges.

« Il y avait une forme de hiérarchie tacite des victimes », reconnaît un autre patron d’ONG internationale. Votre sondage montre que cette hiérarchie est en train de s’effondrer ». Cette évolution est profonde. Elle signifie que la mémoire du génocide de 1994 reste intacte, mais qu’elle ne saurait justifier, trente ans plus tard, des violations répétées du droit international.

Un changement de regard irréversible

Le sondage Norstat, réalisé fin janvier 2026 auprès d’un échantillon représentatif de Français, ne révèle pas une émotion conjoncturelle, mais un changement de régime de la conscience et de la connaissance. Cette étude révèle un basculement durable dans la manière dont les Français lisent les rapports de force internationaux, et bien au-delà du cas du Rwanda.

Le Rwanda fait désormais face à ses responsabilités, non plus à l’abri d’un capital moral hérité du passé, mais sous le regard d’une opinion qui refuse le deux poids deux mesures. Ce n’est pas un oubli de 1994. C’est, au contraire, l’exigence que la mémoire ne serve plus d’alibi à l’injustice contemporaine…