Napoléon Bonaparte demeure, deux siècles après sa mort, l’une des figures les plus clivantes de l’histoire mondiale. Personnage de roman autant que d’histoire, il incarne pour certains le génie français et la grandeur d’une époque révolue, tandis que pour d’autres, il reste le précurseur des totalitarismes modernes.
L’histoire ne permet pas toujours de trancher de manière binaire, mais l’analyse de son bilan révèle une dualité fascinante et parfois effrayante. Est-il le sauveur de la Révolution ou son fossoyeur ? Pour répondre à cette question, il convient de dépasser la légende dorée pour examiner froidement les faits, entre la construction d’un État moderne et la démesure d’un pouvoir personnel absolu.
Résumé des points abordés
Le code civil et l’unification juridique
S’il est une œuvre qui survit à l’Empereur et justifie en partie son statut de « héros » bâtisseur, c’est incontestablement le Code civil de 1804. Avant lui, la France était un patchwork juridique inextricable, divisée entre le droit coutumier au Nord et le droit écrit au Sud. Napoléon a forcé la fusion de ces traditions pour offrir au pays une ossature juridique unique.
Ce texte fondateur a gravé dans le marbre certains acquis de la Révolution française, notamment l’égalité civile, la laïcité de l’état-civil et le droit de propriété. Il a permis de structurer la société sur des bases claires, mettant fin à l’arbitraire des privilèges féodaux. Ce n’était pas seulement une réforme française ; ce « Code Napoléon » a servi de modèle à une grande partie de l’Europe et même au-delà, influençant les systèmes juridiques de l’Amérique latine à la Louisiane.
Cependant, l’honnêteté oblige à souligner que ce document n’était pas un outil de libération pour tous. Il a consacré l’incapacité juridique de la femme mariée, la plaçant sous la tutelle stricte de son époux, un recul majeur par rapport aux avancées timides de la période révolutionnaire. Le Code civil était un outil d’ordre et de stabilité, conçu par des hommes, pour des hommes, dans une vision patriarcale stricte.
Le rétablissement de l’esclavage : la tache indélébile
C’est ici que l’image du héros se fracasse violemment contre la réalité du tyran. En 1802, Napoléon Bonaparte prend une décision qui restera comme la plus grande infamie de son règne : le rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises.
La Première République avait, dans un élan humaniste sans précédent, aboli l’esclavage en 1794. En revenant sur cette décision, Napoléon a non seulement trahi les idéaux des Lumières, mais il a condamné des centaines de milliers d’êtres humains à la servitude, à la torture et à la mort dans les plantations sucrières. Cette décision n’était pas une simple erreur politique, c’était un crime contre l’humanité motivé par des intérêts économiques et géopolitiques cyniques.
La volonté de reprendre le contrôle de Saint-Domingue (Haïti) a conduit à des affrontements d’une brutalité inouïe. Cette régression sociale et morale ne peut être minimisée. Elle prouve que pour Bonaparte, la liberté n’était pas une valeur universelle, mais une variable d’ajustement soumise à la raison d’État et à la prospérité du commerce colonial.
Une administration centralisée et efficace
Sur le plan intérieur, Napoléon a agi comme un véritable architecte de l’État. Il a compris que pour gouverner un pays aussi vaste et turbulent que la France, il fallait une colonne vertébrale solide. C’est le sens des réformes administratives qu’il a menées au pas de charge. La création du corps préfectoral en est l’exemple le plus frappant : l’État disposait désormais de « relais » dans chaque département, capables d’appliquer les décisions de Paris en un temps record.
Il a également fondé les lycées, non pas par amour désintéressé de la pédagogie, mais pour former l’élite administrative et militaire dont le régime avait besoin. Il s’agissait de créer une caste de serviteurs de l’État compétents et loyaux. Cette méritocratie, bien que limitée, a permis l’ascension sociale de talents qui, sous l’Ancien Régime, auraient été bloqués par leur naissance.
On lui doit aussi la Banque de France et le Franc germinal, qui ont apporté une stabilité monétaire inédite après les années d’inflation catastrophique de la Révolution. Napoléon a littéralement reconstruit l’État, posant des fondations si solides qu’elles soutiennent encore, pour l’essentiel, la République française d’aujourd’hui.
Le coût humain d’une ambition démesurée
Si l’administrateur fut brillant, le chef de guerre a entraîné l’Europe dans un bain de sang. Les guerres napoléoniennes ne peuvent se résumer aux soleils d’Austerlitz ou à la gloire des Invalides. Elles représentent avant tout une hécatombe démographique terrifiante.
On estime que les conflits de cette période ont causé la mort de plusieurs millions de personnes à travers l’Europe, dont près d’un million de Français. La « Grande Armée » a semé la dévastation de Madrid à Moscou. Si Napoléon a souvent été attaqué par les coalitions monarchiques européennes, sa soif de conquête et son refus des compromis diplomatiques ont prolongé les hostilités bien au-delà du raisonnable.
La campagne de Russie illustre tragiquement cette folie des grandeurs. Par orgueil, il a mené des centaines de milliers d’hommes à la mort dans les plaines glacées, sacrifiant une génération entière sur l’autel de sa propre gloire. Pour le « tyran », la vie des soldats n’était qu’une ressource consommable, nécessaire à l’édification de son empire continental. Les souffrances endurées par les populations civiles — pillages, famines, épidémies — sont le passif lourd de cette épopée militaire.
L’obsession de l’ordre et de la salubrité
Un aspect souvent méconnu, mais souligné dans votre document, concerne la gestion du quotidien et de l’hygiène publique. Napoléon, homme d’ordre et de détails, ne supportait pas le chaos, qu’il soit politique ou urbain.
Il a initié des politiques de ramassage des ordures et d’assainissement des villes qui étaient révolutionnaires pour l’époque. Paris, alors ville insalubre aux ruelles médiévales encombrées, a commencé sa mue sous son impulsion. Il a ordonné le perçage de nouvelles voies, la construction de fontaines pour l’eau potable et l’amélioration des égouts.
Cette politique de propreté urbaine n’était pas anodine. Elle répondait à une logique hygiéniste — éviter les épidémies qui ravageaient les armées et les villes — mais aussi à une logique de contrôle. Une ville propre, éclairée et aux larges avenues est une ville plus facile à surveiller et où les barricades sont plus difficiles à ériger. Même dans la gestion des déchets, on retrouve la marque de l’administrateur autoritaire qui veut que tout file droit.
Un pouvoir autoritaire et policier
Enfin, il est impossible de qualifier Napoléon de héros démocratique. Son régime était une dictature militaire, maquillée sous des apparences institutionnelles. La liberté de la presse, qui avait explosé durant la Révolution, a été purement et simplement anéantie. De plusieurs dizaines de journaux à Paris, il n’en resta bientôt plus que quatre, tous soumis à une censure implacable.
Napoléon a mis en place un État policier redoutable, orchestré par Joseph Fouché. La surveillance était généralisée : espions dans les salons, ouverture du courrier (le « cabinet noir »), arrestations arbitraires. L’opinion publique était fabriquée et contrôlée.
Toute voix dissidente était étouffée, qu’il s’agisse d’opposants royalistes ou de républicains fidèles aux idéaux de 1789. L’Empereur ne tolérait aucune contradiction. Il a transformé les organes législatifs en chambres d’enregistrement muettes. C’était un despotisme éclairé, certes, mais un despotisme tout de même, où la volonté d’un seul homme primait sur la liberté de tous les autres.
Conclusion
Napoléon Bonaparte est une synthèse brutale. Il n’est ni le monstre sanguinaire décrit par la propagande anglaise de l’époque, ni le demi-dieu vénéré par les romantiques du XIXe siècle. Il est un produit de son temps, un homme qui a usé de la violence pour imposer la modernité.
Il a donné à la France ses lois, son administration et une certaine idée de sa grandeur, mais il lui a pris sa liberté, sa jeunesse et son innocence morale en rétablissant l’esclavage. Être honnête face à l’Histoire exige d’accepter cette complexité : on peut admirer l’œuvre législative tout en condamnant fermement le tyran qui a versé le sang de l’Europe et enchaîné les peuples pour assouvir sa soif de domination.