Au cœur du Moyen-Âge rhénan et flamand, une voix d’une intensité spirituelle et poétique rare s’est élevée pour chanter les abîmes et les sommets de l’amour divin. Cette voix est celle d’Hadewijch d’Anvers, une mystique ayant vécu durant la première moitié du treizième siècle.

À travers cette archive radiophonique de France Culture, le poète Charles Juliet et le producteur Claude Mettra explorent l’itinéraire d’une femme hors du commun qui a fait de son écriture le miroir d’une aventure intérieure absolue, marquée par le dépouillement, la quête du vide et la fusion avec l’infini.

Ce qu’il faut retenir

L’essence du parcours et de la pensée d’Hadewijch d’Anvers s’articule autour de trois axes fondamentaux :

  • La quête de l’amour total : au treizième siècle, Hadewijch incarne le mouvement des béguines en réinventant le concept d’amour, abolissant la frontière entre profane et sacré pour en faire une quête de lumière absolue.
  • L’annihilation du « moi » : l’aventure mystique exige un dépouillement radical, une destruction des illusions, des attaches et des certitudes individuelles pour libérer la source intérieure et atteindre la vacuité.
  • Le paradoxe de la dépossession : la véritable union avec le divin ne s’obtient pas par la volonté ou l’intellect, mais par une passivité totale, un état de non-savoir et de non-vouloir où l’âme accepte de se perdre pour se trouver.

Le mouvement des béguines et le renouveau de l’amour

Le douzième et le treizième siècles marquent un tournant majeur dans l’histoire de la communauté humaine. Face à l’angoisse de la mort, à la maladie et au ressentiment, cette époque manifeste un pouvoir exceptionnel de réinventer la vie. C’est à ce moment précis que se fonde ce que nous appelons l’amour.

Dans la vaste demeure de l’amour, on distinguera plus tard le profane du sacré. Pourtant, il s’agit au départ d’une seule et même révélation, que l’on voyage à travers les récits de la Table Ronde ou que l’on suive les grands mystiques européens. Hadewijch d’Anvers donne à cet amour la figure même de la lumière.

Nous savons peu de choses sur sa vie, si ce n’est qu’elle appartenait au mouvement des béguines, particulièrement florissant dans la vallée du Rhin et en Brabant. Ces femmes, issues de milieux généralement aisés, faisaient le choix de ne pas s’enfermer dans les couvents traditionnels. Elles préféraient poursuivre seules, en marge des structures cléricales, leur dialogue avec dieu. Certaines menaient des vies charitables à l’ombre des ordres mendiants, tandis que d’autres se consacraient à la contemplation et à l’artisanat.

L’aventure intérieure : plongée dans le labyrinthe du moi

L’expérience mystique d’Hadewijch d’Anvers n’est pas une quête d’événements extérieurs. C’est un voyage vers l’inconnu qui se cantonne au territoire de l’être lui-même. Charles Juliet souligne que cette trajectoire s’apparente à une plongée intérieure, un retour douloureux et difficile vers sa propre source.

Cette exploration exige d’affronter le « moi ». Ce concept regroupe tout ce qui s’oppose à l’amour et à l’immensité : les souvenirs qui enchaînent, les illusions, la peur de la mort, l’image avantageuse de soi-même et le désir de briller en société. Le moi est une substance boueuse qui obstrue la source. Le but de la démarche spirituelle est de désobstruer ce flux en prenant conscience de nos entraves.

La grande difficulté réside dans le fait que l’œil de la conscience doit faire retour sur lui-même. L’instrument de la vision devient l’objet à voir. Tant que cet œil n’est pas libéré, le regard porté sur le monde reste vicié par les peurs et les manques de l’individu. C’est pourquoi le chemin de la connaissance de soi s’avère si long et coûteux.

La vacuité, le non-savoir et le piège de la volonté

Pour faire place à l’immensité, l’âme doit parvenir à la vacuité, une notion proche du vide oriental. Les cris de protestation, l’angoisse et la douleur qui accompagnent ce voyage sont les résistances des multiples facettes du moi qui redoutent d’être chassées. L’être est constamment dévoré par des désirs et des fins secondaires qui empêchent ce vide d’advenir.

Une erreur fréquente consiste à vouloir utiliser la volonté pour détruire ses peurs ou ses désirs. Une telle intervention cérébrale ne fait qu’engendrer de nouveaux conflits et relève d’une volonté de puissance. Le propre de l’inconnu est que rien ne peut le forcer à surgir.

Le plus difficile est donc de ne rien faire, de se livrer à une passivité totale et à un abandon absolu. Cette exigence est particulièrement complexe pour l’être moderne, habitué à la compétition, à l’efficacité et à l’intellectualité. Parvenir au « rien » ne signifie pas nier l’humain : c’est atteindre le seuil de la vraie vie.

La dialectique de l’amour : entre jouissance et famine

Les voies de l’amour sont changeantes et paradoxales. L’âme fidèle traverse des états alternes d’exaltation et d’humiliation, de lumière et de ténèbres, de paix douce et d’angoisse étouffante. L’amour mystique frappe et embrasse dans un même acte.

Cette expérience se caractérise par une oscillation permanente entre la satiété et la famine. L’amour vient et accable l’âme de jouissance, puis il se retire, la laissant dans les larmes et la détresse. Ces fluctuations entre le désert de la faim et la surabondance d’énergie brisent la médiocrité du quotidien. Dès que l’être tente de posséder l’amour ou de s’en servir, celui-ci s’évanouit immédiatement.

Charles Juliet compare cette dynamique au feu, une image universelle en mystique. Ce feu racine du désir doit être alimenté sans cesse, même si sa brûlure est douloureuse. La fin est déjà une forme de nourriture car elle contient la promesse du comblement. L’opulence de l’amour appauvrit l’être en lui faisant mesurer sa propre petitesse devant l’infini.

De la dépossessions à l’universel : le rôle de l’écriture

L’abandon mystique s’accompagne d’un paradoxe : plus un être s’enfonce dans l’intime de lui-même et se défait de ses particularités de surface, plus il aiguise sa singularité profonde. En abandonnant ses repères, ses certitudes et ses défenses face à la peur animale qui habite l’homme depuis les cavernes, l’être s’ouvre à l’universel. C’est ce qui relie Hadewijch d’Anvers aux grands sages de toutes les traditions, comme Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Plotin ou Roumi.

Dans ce processus, l’écriture joue un rôle capital. Pour Charles Juliet, la trajectoire littéraire n’est pas un simple accessoire : elle est l’instrument indispensable de la recherche. Fixer la parole permet de donner de la précision à la pensée et de défricher l’obscurité. Le vocabulaire mystique cherche à dire l’indicible en restant au plus près de la simplicité et de la pauvreté du langage pour ne pas trahir l’immensité.

L’œuvre d’Hadewijch d’Anvers, composée de poèmes strophiques, de lettres et de visions, témoigne de cette incarnation du verbe. Par l’écoute de la voix intérieure, l’oreille enseigne l’œil et guide l’exploration. L’écriture devient la trace éternelle d’un esprit qui a accepté de demeurer sans connaissance, suspendu dans un simple regard face à l’océan de la divinité.