Dans le cadre des cycles de conférences organisés par Canopea (anciennement Inter-Environnement Wallonie), Julien Maquet, conservateur du Trésor de la cathédrale de Liège, explore les transformations profondes qui traversent les institutions patrimoniales contemporaines. À partir de l’expérience vécue durant les périodes de confinement et la crise sanitaire, cette intervention pose une question fondamentale sur le rôle de la culture : dans quelle mesure le musée peut-il s’affranchir de son statut de simple lieu de conservation pour devenir un véritable espace public ?

À travers l’exemple liégeois, l’analyse montre comment le patrimoine religieux et historique parvient à se réinventer pour tisser un lien renouvelé, inclusif et dynamique avec les citoyens.

Ce qu’il faut retenir

Le musée s’affirme comme une extension vivante de la cité. Il ne doit plus être perçu comme un sanctuaire fermé ou intimidant, mais comme une agora accessible à toutes les tranches de la population.

La crise sanitaire a agi comme un révélateur d’usages. Elle a profondément modifié la fréquentation des lieux culturels en attirant un public de proximité soucieux de redécouvrir son propre patrimoine local.

L’intégration urbaine et sociale constitue l’avenir des institutions patrimoniales. Cela passe par une diversification des activités culturelles et la sauvegarde collaborative des collections territoriales.

Une continuité historique ancrée dans l’urbanisme

Pour comprendre la place singulière qu’occupe le Trésor de la cathédrale de Liège dans le paysage culturel actuel, il est essentiel de remonter aux origines mêmes du diocèse. L’histoire s’inscrit dans un vaste territoire institutionnel qui s’étendait autrefois de Tongres à Maastricht, avant de fixer son centre névralgique à Liège à la suite du martyre de saint Lambert.

Cette trajectoire géographique et spirituelle démontre que le fait religieux et son patrimoine matériel ont toujours été intimement liés au développement urbain. La cathédrale et ses richesses artistiques ne sont pas le fruit d’une accumulation isolée. Elles constituent le cœur battant autour duquel l’espace civil et l’identité de la cité se sont progressivement structurés au fil des siècles.

La mutation des usages durant la crise sanitaire

L’avènement de la pandémie de Covid-19 et les phases de confinement successives ont bouleversé le fonctionnement quotidien des lieux d’exposition. Alors que le tourisme international subissait un arrêt brutal, les portes du Trésor de la cathédrale sont restées ouvertes ou se sont adaptées pour accueillir les habitants de la région.

Cette période singulière a favorisé une réappropriation citoyenne du musée. Privés de déplacements lointains et d’activités habituelles, les riverains ont poussé la porte de l’institution pour y chercher un lieu de calme, de réflexion ou de découverte. Le public traditionnel s’est ainsi métamorphosé en un flux de visiteurs locaux, curieux d’explorer l’histoire de leur propre cadre de vie.

Le musée conçu comme un véritable espace public

Traditionnellement, la notion d’espace public renvoie aux rues, aux places et aux parcs : des lieux d’accès libre, d’échange et de croisement social. Assimiler le musée à cette définition implique de casser l’image d’un endroit réservé à une élite érudite. Julien Maquet défend une vision où l’enceinte patrimoniale devient un prolongement naturel du domaine public, sans barrière symbolique ni financière excessive.

Pour concrétiser cette ambition, l’institution met en place des politiques d’accueil inclusives. L’enjeu est de permettre à chaque citoyen d’entrer au musée avec la même aisance que lorsqu’il traverse un jardin public. Les espaces d’exposition doivent offrir des zones de déambulation libre où la rencontre avec l’œuvre d’art s’effectue sans contrainte ni intimidation académique.

Diversification des activités et médiation de proximité

L’ouverture vers la cité se traduit par une offre culturelle profondément renouvelée. Le Trésor de la cathédrale de Liège ne se contente plus de présenter des vitrines statiques : il devient un terrain de jeu éducatif et de sociabilité. Des chasses au trésor, des parcours thématiques interactifs et des visites adaptées aux familles sont désormais intégrés à la programmation permanente.

L’accueil d’événements familiaux et d’ateliers pédagogiques permet de capter un jeune public qui n’aurait pas naturellement franchi le seuil d’un édifice religieux. Cette stratégie de médiation de proximité permet de désacraliser le lieu tout en transmettant les clés de compréhension de l’histoire locale. Le musée s’impose ainsi comme un acteur éducatif majeur au sein du tissu urbain.

Les défis de la sauvegarde du patrimoine territorial

La fonction sociale du musée contemporain dépasse la simple gestion de ses propres salles d’exposition. Face aux mutations sociétales et aux événements climatiques récents, comme les inondations majeures ayant frappé la région liégeoise, de nombreuses fabriques d’églises et petites communes se retrouvent en difficulté pour préserver leurs œuvres.

Le Trésor de la cathédrale joue un rôle de refuge et de pôle d’expertise pour l’ensemble du territoire diocésain. Il recueille des objets d’art menacés de dégradation, d’abandon ou de vol, garantissant leur conservation dans des conditions scientifiques optimales. Cette responsabilité pose néanmoins des questions logistiques cruciales : la saturation des réserves et la nécessité d’arbitrer entre conservation matérielle et valorisation publique à long terme.

Une nouvelle dynamique pour l’attractivité culturelle

Au-delà des missions de conservation, l’intégration du musée dans la vie publique constitue un levier économique et touristique pour la ville de Liège. Une institution patrimoniale dynamique contribue directement au rayonnement de son quartier et à la fierté du sentiment d’appartenance des habitants.

L’émergence d’une jeune génération de visiteurs et de professionnels de la culture impulse un souffle nouveau. En collaborant avec les acteurs du tourisme local, les réseaux universitaires et les associations de sauvegarde de l’environnement, le musée réaffirme sa pertinence. Il démontre que l’étude du passé et la protection des trésors artistiques sont des outils essentiels pour penser la cohésion sociale de demain.