Dans cette conférence captivante donnée dans le cadre des événements TEDx, Romaric Daurier, directeur de la scène nationale Le Phénix à Valenciennes, interroge en profondeur la véritable utilité de l’art et de la création. À une époque dominée par le numérique et l’immédiateté, la question peut sembler provocatrice : pourquoi consacrer encore du temps aux musées, aux livres ou aux spectacles vivants ?

Loin d’apporter une réponse tiède ou académique, le conférencier déconstruit les approches utilitaristes pour révéler la nature essentielle, intime et politique du fait culturel. Ce résumé propose une plongée au cœur de sa réflexion, explorant la culture non comme un produit commercial ou un marqueur social, mais comme le fondement ultime de notre humanité commune et de notre liberté.

Ce qu’il faut retenir

L’expérience artistique ne se réduit ni à une valeur marchande ni à un simple vecteur d’attractivité économique : elle réside d’abord dans une rencontre intime et singulière capable de suspendre le temps et de réveiller notre mémoire profonde.

La culture constitue notre bien commun le plus précieux et notre dernier rempart : c’est précisément ce qu’il nous reste lorsque nous sommes dépossédés de tout, une mémoire vivante que les peuples protègent face aux dictatures et au totalitarisme.

L’accès à l’art nécessite un accompagnement par la pratique sensible : c’est en éveillant la créativité et en dépassant le sentiment de non-légitimité que la culture devient un levier d’émancipation individuelle et de compréhension mutuelle entre les peuples.

Au-delà des justifications économiques et sociales

Aborder la culture sous le seul angle financier constitue une impasse voire une marque d’impolitesse vis-à-vis de la création. Certes, les événements artistiques génèrent du tourisme, remplissent les hôtels et valorisent les territoires à travers ce que les économistes nomment des externalités positives. Cependant, réduire l’art à son apport comptable revient à masquer sa raison d’être profonde.

De la même manière, borner la culture à une simple fonction sociale ou à une recherche de bien-être superficiel s’avère insuffisant. Posséder une œuvre majeure dans son salon ne vise ni à étaler sa richesse devant son voisin ni à chercher un consensus social. Le lien fondamental que nous entretenons avec l’art relève d’une autre dimension.

La culture s’adresse avant tout à la sphère intérieure de l’être. Elle échappe aux grilles d’évaluation traditionnelles pour toucher à la sensibilité pure.

Une expérience intime et universelle

L’émotion face à une grande œuvre ne s’explique pas, elle s’éprouve de manière foudroyante. L’évocation du tableau Guernica de Picasso illustre parfaitement ce phénomène. Observer une simple reproduction imprimée dans un manuel ne produit parfois aucun effet. En revanche, se retrouver directement face à la toile monumentale au musée Reina Sofía à Madrid peut couper la parole et susciter un ébranlement intérieur comparable au coup de foudre amoureux.

Ce rapport à l’art possède une nature profondément mystérieuse. Il est à la fois strictement individuel et totalement universel. Chaque spectateur éprouve une relation unique avec la toile, tout en partageant ce frisson avec l’ensemble de l’humanité.

Dans ce cheminement intime, l’histoire personnelle résonne avec la création. L’artiste parvient à symboliser des émotions enfouies, des traumatismes familiaux ou des mémoires d’exil sur lesquels nous n’avions jamais réussi à poser de mots. L’art arrête ainsi le cours du temps pour donner un sens à nos parcours individuels.

Ce qu’il nous reste quand on n’a plus rien

L’idée selon laquelle l’art serait un luxe réservé à une élite est une contrevérité. En réalité, la culture représente la dernière possession de ceux qui ont tout perdu. L’histoire offre à ce titre des exemples poignants de résistance culturelle face à l’oppression.

En 1937, au cœur de la guerre civile espagnole, les républicains ont accompli un geste héroïque pour préserver l’identité de leur nation menacée par la dictature franquiste. Ils ont rassemblé les chefs-d’œuvre du musée du Prado pour les évacuer dans sept camions sous les bombes. Ce trésor national a traversé l’Espagne avant d’être mis en sécurité à Genève. Sauvegarder ces peintures et ces sculptures revenait à préserver l’âme même du peuple espagnol.

À l’inverse, les régimes autoritaires cherchent systématiquement à anéantir les manifestations artistiques. Les autodafés nazis organisés pour brûler publiquement les livres illustrent cette volonté de détruire le bien commun. Face à cette barbarie, la fiction rejoint la réalité comme dans le roman Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Dans ce récit, des hommes en résistance apprennent des ouvrages par cœur pour devenir des hommes-livres, protégeant ainsi le patrimoine intellectuel au péril de leur vie.

La culture apparaît donc comme l’ensemble des œuvres produites par une communauté humaine qu’il convient de protéger collectivement. C’est à travers des institutions publiques telles que les musées et les théâtres que la société garantit la pérennité de ce patrimoine partagé.

Le rôle pionnier du musée imaginaire

Bien avant l’avènement du réseau mondial, la réflexion sur la centralisation et la diffusion de la mémoire artistique occupait déjà les esprits. André Malraux a théorisé le concept du musée imaginaire en rassemblant des photographies d’œuvres du monde entier.

L’œuvre d’art opère une métamorphose du réel. Elle extrait les objets, les scènes et les individus de leur quotidien pour leur conférer une portée éternelle.

En constituant ce musée sans murs, l’humanité tisse un réseau de connaissances et d’émotions qui préfigure l’accès universel au savoir. Protéger ce vaste ensemble demeure une responsabilité collective.

Démocratiser par la pratique sensible

Construire des équipements culturels ne suffit pas à garantir leur fréquentation par l’ensemble des citoyens. Une barrière invisible mais tenace pousse encore de nombreuses personnes à penser que le théâtre ou le musée ne sont pas faits pour elles.

Pour faire tomber ce sentiment d’illégitimité, la démarche menée à la scène nationale de Valenciennes a consisté à privilégier la pratique artistique directe. À travers la création d’une fresque musicale réunissant des centaines d’enfants et d’adultes issus de quartiers populaires, des individus peu familiarisés avec les institutions ont pu faire l’expérience du plateau, du chant et du travail collectif aux côtés d’artistes professionnels.

Les résultats de cette immersion sensible marquent profondément les trajectoires individuelles. L’exemple d’une jeune fille originaire d’un quartier précaire illustre ce cheminement : il lui aura fallu deux années complètes d’ateliers pour oser demander si elle avait le droit d’intégrer une classe à horaires aménagés musique au collège. Dépasser les blocages familiaux et sociaux demande du temps.

L’art possède ce pouvoir de transformation personnelle. Il permet d’outrepasser les limites que la société ou soi-même s’imposent, à condition que l’école et les politiques publiques soutiennent activement cette éducation du sensible.

Une clé pour comprendre l’autre et construire l’humain

La culture constitue enfin un instrument privilégié pour aller à la rencontre de l’altérité et déconstruire les préjugés. L’expérience de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss observant les peuples d’Amazonie met en lumière cette vérité fondamentale.

Alors que la pensée coloniale considérait ces populations avec condescendance, les travaux anthropologiques ont démontré la richesse inouïe de leurs structures sociales, mythologiques et symboliques. Leurs systèmes de pensée s’avèrent tout aussi élaborés et raffinés que ceux des civilisations occidentales.

Découvrir les différences culturelles ne vise pas à séparer les peuples, mais à révéler ce qui les rassemble. C’est en analysant nos spécificités que nous découvrons notre socle commun et que nous façonnons une humanité partagée.