Cette conférence du Muséum national d’Histoire naturelle réunit trois experts – une artiste, un sourceur de parfums et un botaniste – pour explorer les liens profonds entre le monde végétal, la science et l’olfaction.
Au-delà de la simple description technique, les intervenants partagent leurs expériences de terrain, de la corne de l’Afrique aux forêts tropicales, soulignant l’importance de préserver la mémoire sensorielle et biologique de notre planète.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
L’essentiel de cet échange repose sur trois axes majeurs qui définissent notre rapport aux essences végétales.
Premièrement, le parfum est un fil rouge de l’humanité depuis plus de 5 000 ans, reliant les gestes immuables des cueilleurs d’encens de l’Antiquité aux créations contemporaines, témoignant d’une « archéologie vivante ».
Deuxièmement, la discipline botanique et l’art olfactif se rejoignent dans la conservation de la mémoire : si l’herbier fige la forme, l’odeur, bien qu’éphémère et subjective, s’inscrit de manière indélébile dans le patrimoine personnel et collectif.
Enfin, l’urgence climatique menace directement cette bibliothèque olfactive mondiale, notamment par la modification des régimes de pluie qui force les producteurs à réinventer leurs cultures (comme le lavandin en Provence) pour éviter la disparition définitive de certaines essences.
Les métiers de la quête végétale
Julie Fortier, artiste plasticienne, utilise les odeurs comme un matériau sculptural. Son défi est de donner une forme physique à l’invisible pour susciter des souvenirs et des émotions chez le spectateur, en travaillant notamment avec des chimistes pour stabiliser des molécules volatiles.
Dominique Roques est sourceur, un métier qui consiste à parcourir le monde pour approvisionner la parfumerie en matières naturelles nobles. Il décrit un univers où la noblesse d’une absolue de jasmin égale celle d’un parfum de luxe, tout en étant confronté aux réalités sociales et politiques brutales des pays producteurs.
Marc Pignal, botaniste, se consacre à l’inventaire de la biodiversité. S’il s’appuie sur la morphologie des fleurs pour classer les espèces, il reconnaît que l’odeur est un outil de repérage crucial sur le terrain, bien que sa description reste complexe en raison de la subjectivité humaine.
La mémoire olfactive et le temps long
L’odeur possède une puissance mémorielle unique : une effluve ressentie après cinquante ans peut instantanément faire ressurgir des images de l’enfance. Dominique Roques évoque le muguet et la lavande comme des marqueurs universels du patrimoine familial français.
Le botaniste compare l’herbier à un « jardin sans hiver », un lieu où le temps est suspendu et où l’on peut converser avec des scientifiques du XVIIIe siècle. Cette continuité est essentielle pour comprendre l’évolution des espèces et les usages que l’homme en fait.
L’histoire des essences est aussi celle de l’immuabilité de certains gestes. Dans la corne de l’Afrique, les outils et les techniques utilisés pour récolter l’encens sont strictement les mêmes que ceux employés il y a cinq millénaires, créant un lien direct avec l’origine de l’humanité.
Science, art et métamorphose
Le travail olfactif ne se limite pas aux fleurs agréables. Les intervenants discutent de la biologie des plantes qui produisent des odeurs de putréfaction pour attirer des mouches pollinisatrices, ou de l’utilisation de notes animales (comme l’hyraceum) pour structurer et « illustrer » un parfum.
Julie Fortier explore ces métamorphoses dans ses œuvres, cherchant à reproduire le rythme de la nature en diffusant des parfums à des heures précises de la journée, correspondant au moment où les plantes exhalent réellement leurs effluves dans leur milieu naturel.
La collaboration avec la science est indispensable : le chimiste Olivier David aide l’artiste à explorer de nouvelles molécules, comme celle issue du plancton qui participe à la régulation du climat, transformant une recherche scientifique en une expérience sensorielle pour le public.
Défis environnementaux et éthiques
Le réchauffement climatique impacte déjà la production d’essences. En Provence, le manque d’eau oblige à passer d’une agriculture naturelle à une irrigation maîtrisée. À madagascar ou en Haïti, la pauvreté et l’exploitation forestière menacent des espèces uniques avant même qu’elles ne soient totalement étudiées.
Marc Pignal cite l’exemple de plantes présumées éteintes à Madagascar qui ne subsistent que dans les herbiers, soulignant la fragilité de cet héritage. La disparition d’une espèce est la perte définitive d’un processus biologique ayant mis des millions d’années à se constituer.
Pourtant, des lueurs d’espoir existent : la redécouverte du bois de rose en Guyane grâce à de nouvelles méthodes de distillation durable montre que l’industrie du parfum peut être un levier pour la sauvegarde et la transmission de ces savoirs botaniques.
L’expérience olfactive avec le public
Lors de la rencontre, des échantillons sont distribués pour illustrer la subjectivité des perceptions. Ce qui évoque la mangue ou la lavande pour l’un rappelle le concombre ou la terre pour l’autre, démontrant l’absence de langage universel pour décrire les odeurs.
Julie Fortier souligne que nommer une odeur aide à la stabiliser mentalement, mais que cela « ferme » aussi la sensation en la limitant à un mot. Sans langage spécifique, l’individu reste dans un état de perception pure, plus proche de l’instinct animal.
L’échange se termine sur l’idée que l’olfaction est un sens synesthésique : certaines odeurs ne sont pas seulement « senties », elles sont ressenties comme une chaleur physique ou une vibration dans le corps, renforçant notre connexion intime et immanente avec le règne végétal.