Cette chronique historique et artistique animée par Thierry Piel retrace deux siècles d’évolution urbaine à Londres. De l’avènement de la dynastie de Hanovre en 1714 à la veille de la Première Guerre mondiale en 1914, la capitale britannique subit des métamorphoses profondes.
Elle passe d’une cité aux structures encore médiévales à la ville-monde la plus peuplée et la plus puissante de l’ère industrielle.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- Un urbanisme guidé par l’initiative privée : contrairement à Paris, Londres se développe sans plan d’État centralisé, sous l’impulsion exclusive des grands propriétaires aristocratiques et des philanthropes.
- Une oscillation stylistique permanente : l’identité visuelle de la métropole se construit dans une tension constante entre le néoclassicisme géorgien d’influence palladienne et le triomphe du néogothique victorien.
- L’avènement d’une vitrine impériale : les chantiers monumentaux du dix-neuvième siècle traduisent directement la domination économique mondiale et la confiance industrielle de l’Empire britannique.
Un siècle géorgien : les terrasses de Londres
Le point de départ de cette exploration se situe en 1714. La mort de la reine Anne marque la fin de la dynastie des Stuart. Une nouvelle lignée germanique s’installe sur le trône britannique : la maison de Hanovre.
Le roi George premier ne parle pas un mot d’anglais. Cette situation singulière renforce le pouvoir du Parlement. Elle installe un libéralisme économique féroce. Les souverains géorgiens se désintéressent presque totalement de la planification urbaine.
La gestion de la cité reste archaïque. Le Lord-maire et les corporations marchandes fonctionnent selon des privilèges hérités du Moyen Àge. La sphère immobilière devient ainsi le domaine réservé des investisseurs privés.
Au début du dix-huitième siècle, Londres compte déjà 700 000 habitants. La circulation dans les rues y est pourtant infernale. Les déplacements terrestres s’avèrent si complexes que la Tamise s’impose comme l’axe de transport privilégié. Les embarcations légères permettent de contourner des ruelles constamment encombrées.
La configuration géographique de la ville demeure très asymétrique. La rive gauche concentre l’essentiel des constructions nouvelles. La rive droite, marécageuse et basse, reste largement sous-développée pour des raisons géologiques.
Un seul lien relie alors les deux rives : le célèbre pont de Londres.
Ce pont historique est surchargé de maisons en bois. Il offre une largeur de passage de quatre mètres seulement. En 1757, les autorités font détruire ces habitations encombrantes pour fluidifier le trafic. Un second ouvrage voit enfin le jour : le pont de Westminster. Cette passerelle moderne favorise la jonction entre la City financière et le pôle politique de Westminster.
Cette expansion vers l’ouest donne naissance au West End. Ce secteur s’impose comme le quartier chic de la haute noblesse. À l’opposé, l’East End se développe autour des activités portuaires. Ce pôle industriel attire une population ouvrière dense et miséreuse.
La satire féroce du peintre William Hogart croque magnifiquement les contrastes de cette vie londonienne.
Quelques rares monuments publics émergent durant cette période libérale. La Mansion House est bâtie pour loger le Lord-maire. Son architecture combine des influences palladiennes et classiques. À la fin du siècle, la Guildhall reçoit une nouvelle façade monumentale signée George Dance le jeune.
Cette entrée intègre de surprenantes citations gothiques. Le quartier de Whitehall accueille la caserne des Horse Guards. Dessinée par William Kent, elle présente un profil sobre très inspiré d’Inigo Jones. Plus loin, la Somerset House s’impose majestueusement au bord du fleuve. Ce complexe massif abrite des administrations et des sociétés savantes.
La véritable signature du siècle géorgien réside dans l’architecture résidentielle. Les terraced houses se multiplient à un rythme soutenu. Ce sont des immeubles d’habitation uniformes et accolés. Le modèle de cette organisation provient des projets de John Wood à Bath.
Le concept repose sur des façades à programme. Les aristocrates possèdent d’immenses propriétés foncières autour de la capitale. Ils confient à des architectes le soin de concevoir des alignements parfaitement homogènes. L’objectif recherché est de créer l’illusion d’un immense palais urbain.
Les habitations s’organisent autour d’une place carrée appelée square. Le jardin central reste strictement privé. Il est protégé par des grilles métalliques. Seuls les résidents des maisons environnantes possèdent une clé pour y pénétrer.
Bedford Square illustrates parfaitement cette tendance préservée. Les façades homogènes entourent un écrin de verdure. Le centre de chaque alignement est valorisé par un revêtement en stuc. Cette astuce technique simule la pierre noble à moindre coût. Plus tard, Fitzroy Square pousse cette logique décorative encore plus loin sous l’impulsion de Robert Adam.
L’apogée de ce style intervient sous la Régence avec les projets de Regent Street et Regent’s Park. L’architecte John Nash conçoit une immense artère sinueuse pour embellir la ville. Pour masquer les défauts d’alignement causés par la spéculation foncière, Nash utilise habilement des trompe-l’œil.
Il dessine le Quadrant, une courbe élégante bordée de portiques couverts. Le long du parc, il édifie des terrasses grandioses comme Cumberland Terrace. Ces façades blanches imposantes marient le classicisme pur et les ordres antiques.
L’architecture religieuse géorgienne reste fidèle aux principes de Christopher Wren. Les créateurs bâtissent des églises rectangulaires très lumineuses. Ces intérieurs sont équipés de tribunes latérales en bois. L’église Saint-George de Hanover Square en est un exemple emblématique.
Nicolas Hawksmoor, grand disciple de Wren, signe des édifices d’une grande puissance. L’église Saint-George de Bloomsbury se distingue par un portique copié sur le Panthéon de Rome. Son clocher pyramidal s’inspire directement du mausolée d’Halicarnasse. Une statue du roi George premier couronne l’ensemble.
L’architecte James Gibbs marque également la ville avec Saint-Martin-in-the-Fields. Située sur Trafalgar Square, cette église combine un portique de temple grec et un clocher-flèche traditionnel. Ce modèle géorgien sera copié dans le monde entier.
Au début du dix-neuvième siècle, les inspirations antiques se diversifient. L’église Saint-Pancras adopte un style purement athénien. Son flanc accueille une reproduction du porche des cariatides de l’Érechthéion. John Nash innove quant à lui avec l’église All Souls. Il greffe un clocher en flèche conique sur une retonde ionique.
Un siècle victorien : les défis de la modernité
L’avènement de la reine Victoria en 1837 marque un tournant stylistique majeur. L’époque victorienne coïncide avec l’essor de la vapeur et du chemin de fer. La ville subit une expansion géographique sans précédent.
Un événement dramatique accélère le renouvellement architectural : l’incendie du Parlement de Westminster en 1834. Le vieux complexe médiéval est presque entièrement détruit. Le peintre William Turner immortalise ce brasier dans des toiles célèbres.
Un concours national est lancé pour reconstruire le siège du pouvoir. Le cahier des charges impose un style historique. Le projet de Charles Barry et Augustus Pugin l’emporte. Ils conçoivent un immense palais de style gothique perpendiculaire.
Le chantier s’étend sur trois décennies. Le résultat est monumental. Les façades de pierre ciselée s’ornent d’une multitude de détails sculptés. Le complexe s’articule autour de la tour Victoria et du célèbre clocher de Big Ben.
Ce choix esthétique est théorisé par des intellectuels comme John Ruskin. Pour lui, le gothique est le seul art authentique et moral. Il considère que cette architecture médiévale peut régénérer la société face à la laideur industrielle. Le néogothique devient alors le style officiel de l’État.
Le nouveau Palais de Justice du Strand adopte cette silhouette médiévale. Les églises anglicanes se convertissent massivement à ce renouveau. L’église Saint-Mary Abbots, construite par George Gilbert Scott à Kensington, témoigne de cette exigence archéologique.
Le paysage confessionnel se transforme avec le retour en force des catholiques romains. Sous l’impulsion du cardinal Manning, la communauté lance le chantier de la cathédrale de Westminster.
L’architecte John Bentley choisit une option inédite : le style néo-byzantin. Cet édifice gigantesque de brique rouge s’inspire des basiliques d’Orient. Son intérieur monumental devait être entièrement recouvert de mosaïques dorées et de marbres précieux. Le manque récurrent d’argent laissera les hautes voûtes brutes de brique.
Cette démesure monumentale cache une réalité sociale sombre. Londres souffre d’une surpopulation critique. Les bas quartiers de l’East End deviennent le symbole de la misère urbaine. En 1888, les crimes de Jacques l’Éventreur terrorisent la population et révèlent la détresse de ces districts insalubres.
La municipalité se montrant incapable d’agir, la philanthropie privée prend le relais. Des fondations construisent des logements sociaux de qualité. Les cités Peabody offrent des appartements sains aux ouvriers. Des complexes comme Waterlow Court proposent des cadres de vie aérés pour les classes moyennes bourgeoises.
Une métropole impériale
Au dix-neuvième siècle, Londres s’impose comme la capitale d’un empire colonial mondial. La ville concentre les flux financiers et les matières premières du globe. Les grandes gares ferroviaires incarnent cette modernité triomphante.
La gare de Saint-Pancras est un modèle d’architecture éclectique. George Gilbert Scott dessine un immense hôtel de gare aux allures de château médiéval. Derrière cette façade historique se cache une prouesse technique moderne. Une immense verrière métallique couvre les voies sans aucun pilier intermédiaire.
L’accès aux connaissances se matérialise par la création de grands musées publics. Le British Museum adopte un style néo-grec monumental. Il est conçu par Robert Smirke pour abritté des collections archéologiques mondiales. La pierre de Rosette et les marbres du Parthénon y sont exposés. La National Gallery s’installe à Trafalgar Square pour abriter les chefs-d’œuvre de la peinture européenne.
L’année 1851 marque l’apogée de cette puissance industrielle avec l’Exposition universelle. Le Crystal Palace est édifié à Hyde Park. Cette structure révolutionnaire est faite exclusivement de fer et de verre. Elle préfigure l’architecture du vingtième siècle avant d’être déplacée puis détruite par un incendie.
Les bénéfices de l’événement permettent de développer le pôle culturel de South Kensington. Le Victoria and Albert Museum se consacre aux arts décoratifs. Le Musée d’Histoire Naturelle adopte un style néo-roman spectaculaire en terre cuite. La salle de concert du Royal Albert Hall complète ce quartier des sciences et des arts.
Face à ces édifices s’élève l’Albert Memorial. Ce monument de quarante-cinq mètres de haut célèbre l’époux de la reine Victoria. La statue du prince consort est entourée de groupes sculptés glorifiant l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Europe.
Les infrastructures maritimes s’adaptent également au trafic de la Tamise. Le Tower Bridge est inauguré en 1894. Ce pont basculant unique intègre des tours néogothiques en pierre pour s’harmoniser avec la Tour de Londres voisine.
La fin de cette époque est marquée par la rénovation de Buckingham Palace. La façade principale est redessinée dans un style néo-palladien très sobre par Aston Webb. Un monument grandiose à la mémoire de la reine Victoria est installé devant les grilles du palais.
La mort de la souveraine en 1901 ouvre une période de transition. L’érection du Cénotaphe de Whitehall par Edwin Lutyens clora cette ère de grandeur. Ce monument sobre dédié aux morts de la Première Guerre mondiale symbolise le basculement vers un monde incertain. Il scelle la fin de l’âge d’or de la puissance impériale britannique.