Cet entretien mené par Marie-Gwenn Carichon pour Storiavoce donne la parole au célèbre historien et médiéviste Michel Pastoureau. À l’occasion de la sortie de son ouvrage intitulé de façon sobre « Blanc », le chercheur retrace la longue histoire culturelle, sociale et symbolique de cette teinte en Europe occidentale.

Ce volume vient clore une immense saga monographique de six livres consacrés aux couleurs, révélant comment nos perceptions contemporaines découlent de siècles de débats théologiques, scientifiques et moraux.

Ce qu’il faut retenir

  • Le blanc est pleinement une couleur pour les sciences humaines : les pratiques sociales, culturelles et vestimentaires l’ont toujours traité comme un pôle majeur des systèmes chromatiques, contrairement aux théories scientifiques issues de l’époque moderne qui l’ont un temps exclu.
  • L’opposition historique majeure s’est longtemps faite entre le blanc et le rouge : ce n’est qu’avec l’avènement de l’imprimerie, de la gravure puis de la photographie que le couple noir et blanc s’est imposé comme le dualisme de référence en Occident.
  • Notre sobriété vestimentaire contemporaine découle directement de la Réforme protestante : les réformateurs ont instauré une morale stricte divisant les couleurs entre teintes honnêtes comme le blanc, le noir et le gris, et teintes déshonnêtes à l’instar du rouge ou du jaune.

Une logique de publication dictée par les documents

Michel Pastoureau a entamé ses recherches sur l’histoire des couleurs il y a maintenant un demi-siècle. Dans son travail quotidien, il n’isole jamais une couleur en particulier. Une couleur ne vient jamais seule dans les archives de l’histoire.

Elle ne prend tout son sens que lorsqu’elle est associée ou opposée à d’autres teintes. Cependant, pour la commodité de l’exposé destiné à un large public, l’historien a choisi une approche monographique.

Le blanc constitue le sixième et dernier volume de cette immense entreprise éditoriale. Le chercheur avait commencé cette série par l’étude de la couleur bleue.

Ce choix initial répondait à une logique documentaire simple : le bleu présentait le problème le plus facile à résoudre pour un historien. C’était une couleur totalement négligée par les Grecs et les Romains de l’Antiquité classique.

Or, elle est devenue aujourd’hui la couleur préférée de plus de la moitié de la population en Europe occidentale. L’étude du bleu consistait donc à comprendre un spectaculaire renversement de valeurs au fil des siècles.

Le blanc a exigé un travail beaucoup plus complexe. Les documents historiques partaient dans toutes les directions.

Le statut scientifique et social du blanc

Une question fondamentale se pose immédiatement à l’historien : le blanc et le noir sont-ils de véritables couleurs ? Pour les sciences humaines et sociales, la réponse est positive sans la moindre hésitation.

Le blanc et le noir sont des couleurs à part entière. Ils constituent même les pôles les plus forts de tous les systèmes chromatiques anciens.

Un physicien ou un chimiste aurait toutefois un avis radicalement différent. L’idée que le blanc et le noir ne sont pas des couleurs est apparue tardivement dans notre histoire.

Cette rupture remonte à la fin du dix-septième siècle : le savant anglais Isaac Newton mena alors des expériences décisives avec un prisme de verre à l’université de Cambridge. Il décomposa la lumière blanche du soleil en un faisceau de rayons colorés.

Ce faisant, il découvrit le spectre谱. Cet ordre de base est resté la référence des scientifiques jusqu’à nos jours.

Cette découverte a bouleversé l’ancien classement hérité d’Aristote. Dans ce nouvel ordre spectral, il n’y avait plus de place pour le noir ni pour le blanc.

Les sciences physiques ont donc exclu ces deux teintes de leur système. Au dix-huitième siècle, la chimie a emboîté le pas à la physique.

Au dix-neuvième siècle, certains peintres impressionnistes ont banni le noir de leur palette en affirmant qu’il ne s’agissait pas d’une couleur. Ces théories sont restées cantonnées à des domaines spécialisés.

Dans la vie quotidienne et les pratiques socioculturelles, le blanc et le noir n’ont jamais cessé d’être des couleurs. Les catalogues de vente d’étoffes du dix-huitième siècle mentionnent sans distinction des articles disponibles en rouge, en vert, en blanc ou en noir.

Il faut donc séparer les théories des savants et les pratiques de la société. Définir la couleur demeure un exercice impossible pour les dictionnaires ordinaires.

Les définitions oscillent entre une approche technique liée à la longueur d’onde et une énumération de référents naturels. Les sciences humaines ne peuvent rien faire des définitions strictes des physiciens.

L’histoire des mots, des pigments et des contraires

Parler de la couleur implique d’étudier l’histoire des mots, de la langue et des expressions. L’enjeu dépasse largement le cadre de la peinture et de l’histoire de l’art.

L’histoire du vêtement représente le cœur du sujet : le costume est le grand système coloré de la vie en société. L’analyse des aspects affectifs ou oniriques reste compliquée car les réponses sont individuelles.

On ne peut pas penser le blanc sans ses contraires. Étonnamment, le blanc a possédé deux contraires historiques en Occident : le rouge d’un côté et le noir de l’autre.

Jusqu’à la fin du Moyen-Âge, le couple blanc et rouge était le plus puissant. C’était l’opposition la plus fréquemment mise en scène dans la société.

Pour les Grecs, les Romains et les hommes médiévaux, le véritable contraire du blanc était le rouge. L’apparition de l’imprimerie et de la gravure à la fin du quinzième siècle a tout changé.

Ces techniques ont imposé l’encre noire sur le papier blanc. Elles ont façonné un monde intellectuel et visuel en noir et blanc.

Cette dualité s’est prolongée avec la photographie et le cinéma naissant. L’opposition entre le blanc et le rouge a pourtant survécu dans certaines pratiques sportives ou dans le code de la route.

Les premières peintures et le sacré

L’être humain a peint bien avant de savoir teindre les tissus. Les parois des cavernes comme la grotte Chauvet montrent des dessins d’une grande avance technique.

Michel Pastoureau soutient que les premières peintures étaient corporelles. Le blanc devait occuper une place de choix sur les corps de nos ancêtres préhistoriques.

Pour peindre en blanc, les hommes disposaient de matériaux faciles d’accès dans la nature. Ils utilisaient de la craie, du calcaire dilué ou des argiles blanches comme le kaolin.

Le bleu et le vert ont nécessité des techniques plus complexes. Ces teintes n’apparaissent qu’au Néolithique.

Le blanc est intimement lié aux premiers cultes rendus aux astres. La lune est l’astre blanc par excellence.

Les premières divinités honorées en Europe étaient probablement lunaires. Les hommes admiraient les cycles changeants de cet astre mystérieux.

Le blanc est ainsi devenu pour des millénaires la couleur du sacré. Les prêtres et les desservants des religions anciennes portaient de longs habits blancs.

Le mythe d’une Grèce antique immaculée

Les vestiges de l’Antiquité grecque et romaine nous apparaissent aujourd’hui entièrement blancs. Les ruines d’Athènes ou les statues des grands musées semblent immaculées.

Cette vision est totalement fausse. Elle constitue un contresens historique majeur.

Ce goût pour le blanc est né à la Renaissance et s’est amplifié au dix-huitième siècle avec le courant néoclassique. En réalité, la Grèce antique était profondément polychrome.

Les anciens Grecs aimaient passionnément les couleurs vives. Les temples étaient entièrement peints à l’intérieur comme à l’extérieur.

La statuaire en marbre ou en pierre arborait des couleurs éclatantes. Le temps et les intempéries ont effacé cette polychromie d’origine.

Les Romains admiraient la sculpture grecque et en ont réalisé de nombreuses copies. Ils copiaient les formes mais laissaient délibérément la pierre à nu.

Comme les originaux grecs ont disparu, l’Occident n’a connu que ces copies romaines achromatiques. L’idée d’une Antiquité blanche s’est installée durablement dans les esprits.

Vers l’an mille huit cents, de jeunes archéologues ont découvert des traces de peinture sur le terrain. Les savants restés à Paris ou à Londres ont refusé de les croire.

Cette vérité historique brisait un idéal esthétique bien établi. Il a fallu plusieurs générations pour admettre que l’Antiquité aimait la couleur.

Les vêtements des Grecs et des Romains étaient également colorés. Les peuples qualifiés de barbares, comme les Celtes et les Germains, étaient cependant plus habiles dans l’art de la teinture végétale.

La vision de la couleur au Moyen-Âge

Michel Pastoureau a consacré sa carrière à réhabiliter le Moyen-Âge. Cette période n’était ni sombre ni terne.

La société médiévale aimait les couleurs vives et saturées. Les hommes de cette époque détestaient les demi-teintes et les tons neutres.

Le beige ou le gris pâle étaient très difficiles à nommer pour les scribes. Les notaires utilisaient l’expression latine « couleur insolite » face à une étoffe beige.

Le blanc médiéval possédait trois référents principaux : la neige, le lait et la fleur de lys. On y ajoutait la farine ou le cygne.

Le texte de la Bible est globalement peu coloré. Le blanc reste la couleur la plus citée dans les Écritures, devant le rouge et le noir.

Chaque teinte peut être prise en bonne ou en mauvaise part. Le blanc symbolise la pureté, la paix et l’innocence.

Il incarne aussi la maladie et la souillure corporelle. Les peaux trop blanches rappelaient la lèpre et inspiraient une terreur immense.

Le bestiaire blanc et les figures de pureté

Le bestiaire médiéval accorde une place importante aux animaux blancs. L’agneau possède une signification christologique évidente : il incarne le sacrifice du Christ sur la croix.

La colombe est le symbole de la bonne nouvelle dans la Genèse. La licorne est un autre animal emblématique du blanc.

Contrairement aux idées reçues, la licorne représente un principe masculin et non féminin au Moyen-Âge. Elle est souvent assimilée à la figure du Christ pour sa pureté absolue.

Le cygne pose un problème plus complexe aux théologiens. La Bible ne mentionne pas cet oiseau nordique.

Sous son magnifique plumage blanc, le cygne possède une chair profondément noire. Certains auteurs y ont vu le symbole de l’hypocrisie.

La possession de cet oiseau constituait un privilège aristocratique exclusif. Aujourd’hui encore, les cygnes du Royaume-Uni appartiennent à la Couronne.

Une couleur féminine et l’évolution de la Vierge Marie

Le blanc est devenu une couleur majoritairement féminine à partir de la fin du Moyen-Âge. Cette tendance s’est accentuée à l’époque moderne.

Les reines ont commencé à porter le deuil en blanc dès le quatorzième siècle. Cette mode s’est ensuite propagée aux dames de la haute société.

À la fin du dix-huitième siècle, la mode néoclassique a relancé la robe blanche en Europe. Madame Récamier est restée fidèle à cette couleur toute sa vie.

L’histoire de la Vierge Marie illustre parfaitement ces mutations symboliques. Il convient de séparer la liturgie et l’iconographie.

Au treizième siècle, le système liturgique attribue le blanc aux fêtes de la Vierge. Dans les peintures, la situation est différente.

La Vierge a longtemps été représentée avec des vêtements sombres en signe de deuil. Au douzième siècle, le bleu s’est imposé comme sa couleur exclusive dans l’art.

Ce n’est qu’au milieu du dix-neuvième siècle que la Vierge blanche apparaît. La proclamation du dogme de l’Immaculée Conception en dix-huit cent cinquante-quatre a réuni la liturgie et l’image.

La moralisation des couleurs par la Réforme protestante

La Réforme protestante au seizième siècle a provoqué une profonde moralisation des couleurs. Martin Luther et Jean Calvin ont instauré une distinction stricte.

Il existait désormais des couleurs honnêtes et des couleurs déshonnêtes. Le bon chrétien devait privilégier le blanc, le noir, le gris, le brun et le bleu marine.

Il fallait fuir les couleurs trop vives comme le jaune ou le vert. Le rouge était particulièrement banni car il rappelait l’Église papiste.

À Genève, porter un habit rouge sous le règne de Calvin pouvait conduire au bûcher. Cette austérité a profondément marqué les valeurs de la bourgeoisie contemporaine.

L’omniprésence du noir, du gris et du bleu marine dans les costumes masculins actuels en est l’héritage direct. Le blanc reste associé à la propreté et au sérieux.

Les secrets de fabrication et la modernité du blanc

Le blanc est statistiquement la couleur la plus employée dans l’histoire de la peinture occidentale. Elle sert de base incontournable pour les sous-couches des tableaux.

Les artistes utilisaient du plâtre, du gypse ou de la craie. Le pigment le plus célèbre de l’histoire est le blanc de plomb, appelé aussi céruse.

Ce produit bon marché offrait une blancheur incomparable. Il était malheureusement extrêmement toxique.

Les Romaines et les courtisans du dix-huitième siècle s’en tartinaient pourtant le visage. Le désir de paraître l’emportait sur la peur de la mort.

La céruse a été remplacée au dix-neuvième siècle par le blanc de zinc, puis par le blanc de titane. Aujourd’hui, le blanc incarne la modernité, le design et l’esprit écologique.

L’héritage protestant pèse encore sur nos choix architecturaux et décoratifs. Nous préférons repeindre nos bureaux en blanc plutôt qu’en couleurs vives.

Les tentatives des urbanistes pour égayer les quartiers populaires avec des murs colorés se soldent souvent par des échecs. Les habitants réclament rapidement le retour du blanc ou du gris, confirmant la pérennité de notre morale chromatique.