Dans cet épisode du podcast Métamorphose, la théologienne et éditrice Anne Ghesquière s’entretient avec Laurence Devillairs, normalienne, agrégée et docteure en philosophie. À l’occasion de la parution de l’ouvrage collectif qu’elle a co-dirigé, Ce que la philosophie doit aux femmes, elles explorent l’apport fondamental, bien que trop souvent invisibilisé, des femmes à l’histoire de la pensée.
Cet échange passionnant propose de revisiter le canon philosophique classique afin de redonner leur juste place à des figures majeures, de l’Antiquité à nos jours, tout en interrogeant notre rapport à l’autorité, au corps et à la justice.
Résumé des points abordés
- Ce qu’il faut retenir
- L’effacement historique des femmes philosophes
- L’espace des écoles philosophiques dans l’Antiquité
- La philosophie comme pratique et le concept de neutralisme
- Élisabeth de Bohême et la philosophie de l’épreuve
- Les mystiques et la conceptualisation de l’amour désintéressé
- La justice structurelle et la critique du consentement après MeToo
- L’éthique du care et les nouveaux paradigmes de l’agir
Ce qu’il faut retenir
L’histoire de la philosophie a subi une délégitimation et un effacement systématique des femmes. Leurs contributions ont souvent été réduites à des réflexions sur la seule condition féminine, plutôt que d’être reconnues comme des théories universelles.
Les femmes philosophes ont dû historiquement inventer des espaces marginaux ou « tangentiels », comme les écoles de l’Antiquité, les couvents mystiques ou le célibat volontaire. Ces choix de vie alternatifs constituaient en réalité des actes politiques majeurs pour conquérir leur autonomie de pensée.
Les penseuses contemporaines enrichissent la discipline en introduisant des concepts cruciaux autour de la justice structurelle, du corps et du soin. Leurs réflexions permettent de dépasser les théories classiques pour affronter les crises éthiques, sociales et écologiques actuelles.
L’effacement historique des femmes philosophes
La présence des femmes dans l’histoire de la philosophie est caractérisée par une omission flagrante. Même si des penseuses ont toujours existé depuis l’Antiquité, elles n’apparaissent dans les manuels scolaires que très récemment. Cette absence prolongée crée l’illusion trompeuse que la pensée féminine est un phénomène moderne.
Deux facteurs principaux expliquent cette mise à l’écart. D’une part, l’accès restreint à l’éducation a longtemps privé les femmes des canaux de diffusion officiels du savoir. D’autre part, un mécanisme de délégitimation permanente a déprécié leurs écrits, les considérant comme secondaires ou annexes par rapport à ceux des hommes. De plus, la société a construit un idéal féminin exclusivement cantonné à la sphère domestique et à la maternité.
Même lorsqu’une figure comme Simone de Beauvoir est étudiée, son travail est fréquemment réduit à la cause des femmes. Pourtant, ses contributions s’étendent à des traités de morale existentielle d’une portée universelle.
L’espace des écoles philosophiques dans l’Antiquité
Contre toute attente, l’Antiquité grecque offrait un espace où les femmes pouvaient exister et penser. Des philosophes comme Platon considéraient que la distinction entre les sexes n’était pas pertinente pour la recherche de la vérité. Dans sa république idéale, il accordait ainsi aux femmes un rôle de gardiennes de la cité égal à celui des hommes.
La création des écoles philosophiques a ouvert un tiers-lieu unique, situé au-delà des espaces strictement domestiques et politiques. Les courants stoïciens et épicuriens accueillaient des femmes qui participaient activement aux débats de leur temps. Pour elles, la philosophie n’était pas seulement une spéculation théorique : c’était une pratique quotidienne et une manière de vivre.
C’est également dans ce contexte antique qu’est né le célèbre précepte de la connaissance de soi. Attribué à Socrate, le fameux « connais-toi toi-même » puise en réalité sa source dans les paroles inspirées de Phémonoé, la première pythie de Delphes.
La philosophie comme pratique et le concept de neutralisme
La philosophie se définit avant tout comme une manière de vivre et d’agir sur le monde. Cette vision pratique de la discipline se manifeste de manière éclatante chez Gabrielle Suchon, une figure majeure du dix-septième siècle. Ayant fui la contrainte du mariage et du couvent, elle a théorisé une existence libérée de toute tutelle masculine.
Pour formaliser cette démarche, elle a forgé le concept novateur de neutralisme ou de célibat volontaire. Cette posture philosophique consiste à refuser l’engagement sous la coupe d’un mari, d’un maître ou d’un directeur spirituel. Ce choix radical n’était pas un simple repli sur soi, bien au contraire : il s’agissait d’un outil politique pour penser la liberté humaine.
En analysant les injustices structurelles bien avant les mouvements féministes modernes, elle a démontré que la liberté des femmes exigeait l’abolition des relations de dépendance. Ses travaux enrichissent la philosophie générale en redéfinissant l’autonomie du sujet pensant.
Élisabeth de Bohême et la philosophie de l’épreuve
Trop souvent réduite au rôle de simple correspondante ou de muse de René Descartes, Élisabeth de Bohême possède pourtant une pensée philosophique d’une profonde originalité. Elle a développé une véritable philosophie de l’épreuve, nourrie par une existence marquée par l’exil, les drames familiaux et la mélancolie.
Elle a interpellé le créateur du cogito sur la dualité de l’âme et du corps face aux difficultés réelles du monde. Contrairement à l’optimisme cartésien, qui prône la maîtrise absolue de la volonté, elle a analysé l’inquiétude comme une composante inhérente à l’existence. Elle a exploré la manière dont les passions et la souffrance physique affectent notre capacité à rester des sujets libres et autonomes.
Son questionnement a profondément influencé Descartes, l’incitant à rédiger son célèbre traité sur les passions de l’âme. En plaçant l’épreuve vécue au cœur de sa réflexion, elle a ouvert la voie à une approche existentielle et incarnée de la philosophie.
Les mystiques et la conceptualisation de l’amour désintéressé
Les femmes mystiques du Moyen-Âge et de l’époque moderne ont elles aussi apporté des contributions conceptuelles majeures à la philosophie. Exclues des institutions d’enseignement et de la hiérarchie ecclésiastique, des figures comme Catherine de Sienne ou Hildegarde de Bingen ont dû investir le champ de l’expérience spirituelle pour faire entendre leur voix.
Elles ont réalisé un travail phénoménologique remarquable pour définir la nature de l’amour. Elles ont notamment théorisé le concept de désintéressement, qui consiste à aimer l’autre pour ce qu’il est, indépendamment du plaisir ou du bénéfice personnel que l’on peut en retirer. Cette définition exigeante de l’amour divin préfigure la conception moderne que nous avons des relations affectives humaines.
Loin d’être de simples élans irrationnels, leurs écrits révèlent une immense rigueur intellectuelle. En pensant l’extase et la sensualité au-delà du sensible, elles ont élargi les frontières de la métaphysique classique.
La justice structurelle et la critique du consentement après MeToo
À l’époque contemporaine, le renouveau de la pensée féministe propose des outils indispensables pour analyser les structures du pouvoir. Des penseuses et juristes comme Catharine MacKinnon ont introduit le concept d’injustice structurelle pour décrire les inégalités systémiques qui pèsent sur les femmes.
Cette grille de lecture permet de poser un regard critique sur la notion de consentement, souvent jugée insuffisante ou naïve. MacKinnon démontre que dans un contexte d’inégalité historique et sociale, le choix d’un individu ne s’exerce jamais de manière totalement libre. Le consentement peut ainsi être instrumentalisé pour masquer des rapports de domination profonds et pérenniser des violences systémiques.
L’avènement du mouvement MeToo a constitué un événement de philosophie politique majeur en libérant la parole collective. En brisant la silenciation des victimes, cette dynamique pousse la philosophie contemporaine à repenser la justice, la réparation et la notion de mal.
L’éthique du care et les nouveaux paradigmes de l’agir
La crise globale de nos modèles de société impose de changer de paradigme éthique et politique. C’est dans cette perspective que s’inscrit l’éthique du care, ou du prendre soin, ainsi que les mouvements d’écoféminisme portés par des figures comme Vandana Shiva.
Ces théories proposent de substituer à l’individualisme libéral une conscience aiguë de notre vulnérabilité commune et de notre interdépendance. Le soin n’est plus envisagé comme une activité domestique subalterne, mais comme un principe politique universel destiné à guider nos institutions. Cette approche invite à une refonte de nos relations avec le vivant, la nature et les animaux.
En redéfinissant le concept d’agir, ces penseuses proposent une philosophie tournée vers l’avenir. Elles rappellent que la discipline doit rester une force de transformation du monde pour bâtir une société plus juste et plus attentive aux autres.