Cette conférence prestigieuse, organisée à l’Université Évry Paris-Saclay, donne la parole au philosophe et économiste Frédéric Lordon. À l’occasion de la sortie de son ouvrage intitulé la condition anarchique, le chercheur explore les fondations invisibles qui maintiennent l’ordre social et politique. À travers un prisme spinoziste et structuraliste, il déconstruit les mécanismes de domination et analyse les ressorts passionnels qui animent les mouvements contestataires contemporains.

Ce qu’il faut retenir

L’ordre social ne repose sur aucun fondement naturel objectif : la société tient debout uniquement grâce à la convergence d’affects communs et de passions collectives qui stabilisent les institutions.

La théorie économique orthodoxe et l’individualisme méthodologique sont insuffisants : les désirs humains ne sont jamais autonomes, ils sont entièrement façonnés et déterminés par des structures sociales.

L’horizontalité pure dans les mouvements politiques est une illusion sympathique : tout collectif constitué engendre endogénéisant une force supérieure, nommée l’état général, qui réintroduit nécessairement une forme de verticalité.

La puissance des affects et le rôle de l’imaginaire

Le discours théorique pur ne suffit jamais à mobiliser les masses. Pour provoquer des bouleversements politiques, il faut rendre certains états du monde profondément insupportables : cela passe par la production d’affects puissants.

Les thèmes techniques comme la comptabilité financière dissimulent des enjeux politiques majeurs. Cependant, ces sujets austères ne déclenchent pas spontanément de passions fortes chez les citoyens.

C’est ici que l’inventivité des activistes et des artistes devient cruciale. En marquant les corps et les esprits par des images fortes, ils parviennent à déplacer les affects.

Le cinéma, le théâtre ou la littérature engagée agissent comme des machines affectant : ils créent des lignes de fuite et désignent des points de sortie face aux impasses du système.

Les individus ne changent de vision du monde que lorsqu’ils y ont un intérêt sensible. Les crises majeures créent des conjonctures favorables où la population, autrefois indifférente, est soudainement prise de passion pour des sujets complexes.

La critique de la valeur et le structuralisme des passions

Les économistes classiques ont cherché une définition objective de la valeur à travers le temps de travail. Pourtant, la valeur économique est une construction sociale volatile qui dépend de l’intensité des élans désirants.

Ce constat ne rapproche pas pour autant la pensée spinoziste des théories néoclassiques. Le concept de marché, tel que défini par l’orthodoxie économique, constitue un véritable obstacle à la pensée.

Les prix et les rémunérations exorbitantes ne résultent pas d’une prétendue loi naturelle de l’offre et de la demande : ils découlent de rapports de force et de structures institutionnelles spécifiques.

Le structuralisme des passions refuse de considérer l’individu comme un atome rationnel et autonome. Le conatus, cette force fondamentale de persévérance, est toujours informé et canalisé par le milieu social.

Le capitalisme contemporain excelle d’ailleurs dans l’art d’enrôler ce conatus. Le management moderne a construit un ordre symbolique puissant en mobilisant des affects joyeux pour susciter l’amour du travail.

La science face à la condition anarchique et le régime de la raison

La condition anarchique postule que les choses reposent initialement sur un néant de sens. Cette idée déstabilisante ne débouche pourtant pas sur un relativisme absolu ou sur un scepticisme radical.

Spinoza distingue le régime de la servitude passionnelle du régime de la raison. Si le premier est caractérisé par le conflit des opinions, le second tend vers la production d’idées adéquates et vraies.

Le champ scientifique s’inscrit précisément dans cet effort constant vers l’exercice de la raison. Néanmoins, les chercheurs ne sont pas des êtres éthérés uniquement mus par l’amour pur de la vérité.

Le monde académique reste une arène sociale régie par des intérêts mondains et des forces passionnelles. Le plaisir d’appartenir à une élite séparée ou l’usage d’un langage ésotérique en sont des manifestations courantes.

L’activité scientifique possède également une puissante fonction anxiolytique : elle dresse des barrages conceptuels pour arraisonner le chaos du réel.

Le champ scientifique réalise ainsi un compromis permanent. Les passions humaines s’y trouvent agencées de telle sorte qu’elles collaborent, malgré leurs imperfections, à la production d’une vérité qui les dépasse.

L’État général et l’inévitable verticalité des collectifs

Le concept d’état général ne doit pas être confondu avec l’institution étatique. Il désigne la force propre et immanente qu’engendre tout collectif dès lors qu’il acquiert une consistance autonome.

Cette puissance de la multitude s’élève au-dessus des individus et leur impose ses propres normes. Ce phénomène de transcendance immanente se vérifie dans toutes les organisations humaines.

Même les sociétés dites sans état, étudiées par les anthropologues libertaires, n’échappent pas à cette règle. Si elles refusent un appareil de commandement séparé, elles subissent la force normalisatrice du groupe.

L’horizontalité pure est un point asymptotique vers lequel on peut tendre, mais qui reste inaccessible en pratique. La nécessité de coordonner l’action collective réintroduit inévitablement des points de verticalité.

Le défi des mouvements sociaux, à l’image des gilets jaunes, réside dans l’invention d’agencements institutionnels spécifiques. Il s’agit de composer intelligemment avec cette verticalité pour éviter la confiscation du pouvoir.

Les voies de l’émancipation et la transformation sociale

Pour défaire le modèle capitaliste, la critique intellectuelle est indispensable mais insuffisante. La transformation sociale exige de substituer un régime de désir à un autre en proposant des alternatives attractives.

Les expérimentations locales, comme les zones à défendre, jouent un rôle pédagogique fondamental. Elles démontrent en acte la possibilité de vivre selon d’autres rapports sociaux et de briser la subordination hiérachique.

Le chercheur en sciences sociales doit préserver l’autonomie de son discours théorique face aux impératifs de l’action politique. S’adapter en permanence à l’urgence militante risquerait de brider la rigueur scientifique.

L’intellectuel doit se tenir à distance des institutions de pouvoir pour conserver sa capacité de critique radicale. Le rôle du chercheur n’est pas d’incarner un guide providentiel, mais d’apporter des outils conceptuels au débat public.

L’émancipation véritable repose sur la division du travail militant et sur l’intelligence collective : c’est la multitude qui propage, réorganise et fait vivre les idées pour transformer les structures de la société.