Le monument que vous croisez peut-être chaque jour en remontant les Champs-Élysées cache, sous sa pierre de Charente, des récits qui dépassent largement le cadre des manuels scolaires poussiéreux. L’Arc de Triomphe de l’Étoile n’est pas seulement un chef-d’œuvre néoclassique ou un simple rond-point complexe pour les automobilistes parisiens.
C’est un témoin de pierre qui a survécu aux révolutions, aux occupations et aux caprices d’architectes parfois visionnaires, parfois totalement excentriques.
Résumé des points abordés
L’éléphant triomphal qui a failli détrôner l’arche
Bien avant que la première pierre de l’Arc ne soit posée, la colline de Chaillot était au centre de toutes les convoitises architecturales. En 1758, un architecte nommé Charles-François Ribart de Chamoust propose un projet qui, avec le recul, semble sortir d’un rêve surréaliste.
Il imagine un monument à la gloire du roi Louis XV, mais pas n’importe lequel : un éléphant gigantesque de trois étages. Ce bâtiment zoomorphe ne devait pas seulement être une statue, mais un véritable lieu de vie et de réception.
L’intérieur devait abriter des salles de bal, une salle à manger et même une forêt miniature pour les promenades du souverain. Le comble du raffinement se situait dans la trompe de l’animal, transformée en fontaine monumentale pour arroser les jardins environnants.
Heureusement, ou malheureusement pour les amateurs d’insolite, les services des Bâtiments du Roi ont rejeté le projet, le jugeant trop coûteux et probablement trop excentrique. La place de l’Étoile est donc restée vide jusqu’à ce que l’ambition d’un empereur ne vienne marquer le sol de son empreinte définitive.
La promesse de Napoléon et le rendez-vous manqué
Tout commence au lendemain de la bataille d’Austerlitz en 1805, lorsque Napoléon Ier promet à ses soldats qu’ils ne rentreront chez eux que sous des « arcs de triomphe ». L’Empereur voit grand, très grand, et confie la réalisation du projet à l’architecte Jean-François-Thérèse Chalgrin.
Pourtant, la construction s’avère être un véritable calvaire logistique et politique qui s’étalera sur trois décennies. En 1810, alors que Napoléon s’apprête à épouser Marie-Louise d’Autriche, l’édifice n’est encore qu’à quelques mètres de hauteur.
Pour sauver les apparences lors du défilé nuptial, on fait construire en urgence une maquette en bois et en toile peinte en trompe-l’œil à taille réelle. C’est donc sous un décor de théâtre, et non sous de la pierre, que l’Empereur a franchi son propre monument pour la première fois.
Les revers militaires et la chute de l’Empire en 1814 stoppent net les travaux, qui ne reprendront vraiment que sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Napoléon meurt en exil à Sainte-Hélène en 1821, bien avant de voir l’œuvre achevée en juillet 1836.
Il faudra attendre 1840, lors du retour des cendres, pour que la dépouille de l’Empereur passe enfin sous l’arche terminée, scellant ainsi son destin à l’édifice. Ce décalage temporel entre la vision et la réalisation souligne la résilience d’un monument qui a su traverser les changements de régimes.
Le défi fou de l’aviateur Charles Godefroy
L’histoire de l’Arc de Triomphe est aussi faite de gestes de rébellion pure et de prouesses techniques insensées. Après la Première Guerre mondiale, les aviateurs se sentent profondément humiliés par le gouvernement français.
Lors du défilé de la Victoire du 14 juillet 1919, les pilotes sont contraints de défiler à pied, comme de simples fantassins. Pour eux, c’est un affront insupportable, car ils se considèrent comme les chevaliers du ciel ayant payé un tribut immense à la guerre.
C’est alors que Charles Godefroy, un pilote aguerri, décide de laver cet affront par une action d’éclat qui restera gravée dans les annales. Le 7 août 1919, il s’élance à bord d’un biplan Nieuport 11, un appareil dont l’envergure est de 7,60 mètres.
Le défi est colossal car l’ouverture de l’arche centrale ne mesure que 14,60 mètres de large, laissant une marge de manœuvre dérisoire de chaque côté. Godefroy doit également composer avec les courants d’air imprévisibles créés par l’architecture massive du monument.
À 7h20 du matin, il survole les Champs-Élysées à basse altitude et pique brusquement vers le monument sous les yeux ébahis des passants et d’un complice filmant la scène. Le passage est si rapide et si bas que le souffle de l’hélice manque de renverser les passants sur son chemin.
Godefroy réussit son pari, mais le gouvernement, craignant que cela ne donne des idées à d’autres, interdit la publication des images dans un premier temps. Cet acte de bravoure est devenu le symbole de l’audace aéronautique française et de l’esprit de résistance des pilotes de la Grande Guerre.
Le soldat inconnu et le rituel sacré de la flamme
L’Arc de Triomphe a connu une mutation profonde après le traumatisme de 1914-1918, passant de monument guerrier à lieu de recueillement national. Le 11 novembre 1920, la France décide de rendre hommage aux millions de disparus dont les corps n’ont jamais été identifiés.
On choisit alors un soldat anonyme, symbole de tous les sacrifiés, pour être inhumé sous la voûte majestueuse. Ce transfert, définitif en 1921, transforme l’édifice en un sanctuaire sacré inviolable par les armées ennemies.
Pour que ce souvenir ne s’éteigne jamais, le journaliste Gabriel Boissy suggère l’installation d’une flamme permanente, une idée qui séduit immédiatement. Le 11 novembre 1923, André Maginot, alors ministre de la Guerre, allume pour la première fois cette flamme du souvenir.
Ce qui est fascinant, c’est la constance de ce rituel qui se répète chaque soir, sans aucune exception, depuis plus d’un siècle. Même durant l’Occupation allemande, les autorités d’occupation ont dû respecter ce moment de mémoire, bien que le périmètre ait été étroitement surveillé.
Chaque jour à 18h30 précise, des anciens combattants et des citoyens se rassemblent pour raviver la flamme à l’aide d’un glaive. C’est un moment suspendu où le temps semble s’arrêter, rappelant aux passants que la liberté a souvent un prix de sang inestimable.