Infographie | 4 papes un peu (beaucoup) déjantés

L’histoire de la papauté est souvent perçue comme une succession de figures solennelles, de gardiens de la foi et de diplomates austères. Pourtant, derrière les murs épais du Vatican et les intrigues des palais romains, certains successeurs de Saint Pierre ont mené des existences qui défient l’imagination.

Loin de l’image de sainteté, ces hommes ont parfois transformé le trône pontifical en un instrument de pouvoir absolu, de vengeance personnelle ou de plaisirs mondains. Ils ont régné à des époques où la puissance temporelle de l’Église l’emportait souvent sur sa mission spirituelle, créant des épisodes historiques aussi fascinants que sombres.

Plonger dans la vie de ces quatre papes, c’est découvrir une face cachée de l’histoire médiévale et de la Renaissance, où la pourpre cardinalice se mêlait au sang et à l’or. Voici le récit de quatre destins hors du commun qui ont marqué les annales du Saint-Siège par leurs excès et leurs excentricités.

Le synode du cadavre ou l’obsession d’Etienne VI

Le règne d’Étienne VI, bien que bref, reste gravé dans la mémoire collective pour l’un des actes les plus macabres de l’histoire juridique humaine. En 897, mû par une haine politique féroce et la pression de puissantes familles romaines, il décide de s’en prendre à son prédécesseur, le pape Formose.

Le problème résidait dans le fait que Formose était décédé depuis déjà neuf mois, mais cela n’arrêta en rien la détermination d’Étienne. Il ordonna l’exhumation du corps en décomposition, le fit revêtir de ses ornements pontificaux et le fit asseoir sur un trône dans la basilique Saint-Jean-de-Latran.

Ce procès fantasmagorique, connu sous le nom de Synode du cadavre, vit un diacre être désigné pour répondre au nom du mort, tandis qu’Étienne VI hurlait ses accusations contre la dépouille silencieuse. L’objectif était d’annuler tous les actes de Formose, invalidant ainsi les ordinations qu’il avait pratiquées, pour des raisons de légitimité canonique contestée.

Le verdict, sans surprise, fut une condamnation totale de la mémoire du défunt pape. On lui trancha les trois doigts de la main droite, ceux-là mêmes qui servaient à donner la bénédiction, avant de traîner son corps dans les rues de Rome.

La dépouille fut finalement jetée dans le Tibre, sous les yeux d’une population romaine horrifiée par un tel spectacle de barbarie théologique. Cet acte de profanation extrême se retourna rapidement contre Étienne VI, car le peuple finit par se soulever contre lui.

Il fut capturé, dépouillé de ses insignes et étranglé en prison peu de temps après, marquant la fin tragique d’un pontificat placé sous le signe de la nécro-vengeance. Son histoire illustre parfaitement l’instabilité brutale de la papauté au IXe siècle, une période où le titre de pape était un enjeu de vie ou de mort.

Le prince de la débauche nommé Jean XII

Arrivé sur le trône de Saint-Pierre à l’âge probable de 18 ans, Jean XII a transformé le palais du Latran en ce que les chroniqueurs de l’époque ont décrit comme un véritable lupanar. Fils du puissant prince romain Alberic II, il cumulait les pouvoirs spirituels et temporels sans avoir la moindre vocation religieuse.

Son règne est souvent cité comme le point culminant de la pornocratie, une période sombre où l’influence de certaines familles nobles sur l’Église était totale. Jean XII ne se contentait pas d’ignorer ses devoirs liturgiques, il les tournait activement en dérision par son comportement scandaleux.

On raconte qu’il aimait particulièrement les jeux de hasard et qu’il n’hésitait pas à invoquer les divinités païennes comme Jupiter ou Vénus pour s’attirer la chance aux dés. Lors de ses banquets mémorables, il trinquait ostensiblement à la santé du diable, au grand dam des ecclésiastiques les plus pieux.

Sa gestion des finances de l’Église était tout aussi désastreuse, les offrandes des pèlerins finissant régulièrement sur les tables de jeu ou dans les poches de ses compagnons de débauche. Les rumeurs de l’époque l’accusaient de transformer les lieux saints en théâtres d’orgies sans fin, ne respectant aucune des règles de décence attendues d’un souverain pontife.

Sur le plan politique, il tenta de naviguer entre les grandes puissances, appelant l’empereur Othon Ier à son secours avant de le trahir presque immédiatement. Cette duplicité finit par agacer l’empereur qui convoqua un concile pour déposer ce pape jugé indigne de sa charge.

La légende entoure également sa mort, survenue en 964, alors qu’il n’avait que 27 ans environ. La version la plus tenace raconte qu’il serait mort d’une attaque d’apoplexie en plein adultère, ou qu’il aurait été défenestré par le mari jaloux d’une de ses nombreuses maîtresses.

Le triple règne et le négoce de Benoît IX

Benoît IX détient un record singulier et peu enviable dans l’histoire de l’Église : il est le seul homme à avoir été pape à trois reprises différentes. Élu une première fois à un âge adolescent grâce aux manœuvres financières de sa famille, les comtes de Tusculum, il n’avait aucune disposition pour la vie cléricale.

Son premier passage sur le trône fut marqué par des accusations de viols, d’adultères et de meurtres, le rendant odieux aux yeux des Romains qui finirent par l’expulser de la ville. Cependant, grâce à ses appuis militaires, il réussit à reprendre son titre peu de temps après, entamant ainsi son deuxième mandat.

C’est durant cette période qu’il commit l’acte le plus inouï de sa carrière : il décida de vendre la papauté. Souhaitant se marier avec sa cousine et lassé des responsabilités, il céda son titre à son parrain, le futur Grégoire VI, contre une somme d’argent colossale.

Cette transaction, sommet de la simonie, ne l’empêcha pas de regretter son geste quelques mois plus tard lorsque ses projets de mariage échouèrent. Il revint alors à la charge avec ses armées pour réclamer une troisième fois le siège pontifical, créant une confusion totale avec trois papes revendiquant simultanément le pouvoir.

Le chaos fut tel que l’empereur Henri III dut intervenir pour déposer tous les prétendants et imposer un candidat plus respectable. Benoît IX refusa de se soumettre et continua de hanter la politique romaine pendant des années, tentant des coups de force incessants.

Finalement excommunié, il finit ses jours, selon certaines sources, dans un monastère en signe de pénitence, bien que beaucoup doutent de la sincérité de son repentir. Son passage sur le trône reste le symbole d’une Église devenue la proie du féodalisme familial le plus pur.

L’empire familial et les intrigues d’Alexandre VI

Si un nom incarne à lui seul la démesure et l’ambition de la papauté de la Renaissance, c’est bien celui de Rodrigo Borgia, devenu Alexandre VI. D’origine espagnole, il a utilisé son immense intelligence et son absence de scrupules pour bâtir ce qui ressemblait plus à un empire qu’à un diocèse.

Contrairement à ses prédécesseurs plus impulsifs, Alexandre VI était un fin politicien et un administrateur brillant. Cependant, sa vie privée et son népotisme effréné ont alimenté les chroniques les plus noires de son temps, notamment à travers les figures de ses enfants, César et Lucrèce.

On lui prête l’organisation de fêtes somptueuses au sein même du Vatican, dont la célèbre « banquet des châtaignes », dont les détails scabreux ont fait le tour de l’Europe. Bien que certains historiens modernes nuancent ces récits, l’image d’un pape entouré de courtisanes et de luxe reste indissociable de son nom.

Alexandre VI a géré l’Église comme une entreprise familiale, plaçant ses fils à des postes clés pour conquérir les terres d’Italie centrale. Il n’hésitait pas à utiliser l’excommunication comme une arme politique pour affaiblir ses ennemis ou confisquer les biens des grandes familles romaines rivales.

Sa maîtrise des poisons et des manipulations diplomatiques est devenue légendaire, faisant de lui l’un des modèles probables du « Prince » de Machiavel. Sous son règne, le Vatican est devenu le centre névralgique des intrigues européennes, où les mariages de sa fille Lucrèce servaient de monnaie d’échange pour des alliances stratégiques.

Malgré cette réputation sulfureuse, il fut aussi un protecteur des arts et un administrateur capable qui a su renforcer l’autorité pontificale sur ses terres. Sa mort en 1503, officiellement due à la malaria mais souvent attribuée au poison, marqua la fin d’une ère de splendeur vénéneuse.

L’héritage des Borgia continue aujourd’hui de fasciner, rappelant une époque où la foi devait cohabiter avec les ambitions les plus terrestres d’une dynastie insatiable. Ces papes « déjantés » ont, chacun à leur manière, montré que l’humain, avec ses failles et ses passions, n’est jamais loin de la fonction, même la plus sacrée.