La question de notre alimentation dépasse de loin le simple choix de consommation quotidienne. Elle touche au cœur même de notre constitution physique et de notre responsabilité envers le vivant.

Dans cette intervention remarquable, le philosophe et astrophysicien Aurélien Barrau pose un regard sans concession sur la consommation de viande à notre époque. Il nous invite à une réflexion profonde, articulée autour de la santé, du plaisir et surtout de l’éthique environnementale.

Ce qu’il faut retenir

  • L’alimentation végétarienne ou végane répond simultanément à trois impératifs majeurs : la préservation de la santé humaine, la quête d’un plaisir culinaire authentique et l’exigence d’une posture éthique cohérente face au vivant.
  • Les arguments traditionnels avancés pour justifier la consommation de viande ne résistent pas à l’analyse : ni la pseudo-souffrance des plantes, ni la force de l’habitude historique, ni l’imitation du comportement des prédateurs sauvages ne peuvent légitimer le massacre industriel actuel.
  • L’éthique individuelle ayant montré ses limites, l’évolution de notre rapport à l’animal doit désormais passer par le droit : l’octroi de droits juridiques contraignants aux animaux est indispensable pour mettre fin à l’oppression systémique qu’ils subissent.

Une convergence d’exigences fondamentales

L’alimentation ne peut pas être considérée comme un sujet secondaire ou anecdotique. Nous sommes littéralement faits de ce que nous intégrons dans notre corps. À l’échelle de la chimie et du vivant, notre identité est le reflet direct des aliments que nous ingérons. C’est pourquoi ce choix se situe à la confluence de plusieurs axes philosophiques majeurs.

Le premier de ces axes est l’exigence sanitaire. Notre nourriture doit porter notre corps dans un état de bonne santé durable. Il apparaît aujourd’hui évident que l’excès de nourriture carnée engendre des pathologies lourdes, à commencer par une recrudescence notable de cancers.

Notre organisme n’a tout simplement pas été conçu pour un tel régime. Les dernières centaines de milliers d’années de notre évolution ne nous ont pas habitués à une alimentation aussi riche en viande. Cette réalité est si factuelle que même des compagnies d’assurance, peu suspectes de poésie, envisagent de baisser les cotisations de leurs assurés végétariens.

À cette échelle individuelle s’ajoute une dimension globale incontournable. L’alimentation carniste est par nature élitiste et égoïste. Il faut en effet trois à quatre fois plus de céréales pour nourrir du bétail destiné à la consommation humaine que pour nourrir directement les hommes.

Face au stress alimentaire mondial, ce modèle est une impasse. Il prive une grande partie de l’humanité de ressources précieuses pour le seul profit d’une minorité.

Le second axe concerne le plaisir et la dimension hédoniste. Cet aspect reste hautement subjectif et difficile à argumenter. Pourtant, il convient de dépasser l’image d’Épinal du végétarien triste, condamné à ne manger que trois feuilles de salade.

Tous ceux qui s’engagent dans la voie du végétarisme découvrent une cuisine généreuse, goûteuse et parfaitement compatible avec les attentes des plus grands gourmets. Elle offre une diversité insoupçonnée qui n’a rien à envier aux régimes traditionnels.

De plus, la consommation de viande s’accompagne toujours d’un dégoût latent que nous tentons de masquer. En Europe, des tabous stricts subsistent : personne ne souhaite consommer des yeux de chat ou des organes génitaux de chien.

Lorsque nous mangeons de la viande, nous préférons ignorer ce qui se trouve réellement dans notre assiette. À l’inverse, des pousses de soja ou des céréales de blé ne susciteront jamais un tel sentiment de répulsion, quelle que soit leur préparation.

L’impératif éthique face au massacre industriel

Le troisième axe est sans conteste le plus crucial : il s’agit de la dimension éthique et symbolique. Qui peut aujourd’hui assumer en toute conscience les milliers de milliards d’animaux tués chaque année sans aucune raison fondamentale ?

Les conditions d’abattage dans nos industries ne sont pas des exceptions malheureuses. Elles constituent la règle d’un système proprement consternant et épouvantable.

Le crime commis contre le vivant va d’ailleurs bien au-delà de la mise à mort finale. La majorité de ces animaux n’ont jamais eu d’existence d’animaux. Ils sont privés des prémices mêmes de la vie, confinés dans des espaces concentrationnaires dès leur naissance.

Ce système s’apparente à une véritable agression contre l’essence de la vie. À cela s’ajoutent des conséquences environnementales dévastatrices.

L’industrie de la viande est aujourd’hui plus polluante que l’ensemble du secteur des transports mondiaux. Elle nous précipite vers une catastrophe planétaire inédite. Les générations futures nous demanderont des comptes pour cette destruction délibérée.

Malgré ces constats accablants, le végétarisme reste une mouvance marginale à l’échelle globale. Cette inertie s’explique par ce qu’on peut appeler l’habitus, au sens aristotélicien du terme.

Il s’agit d’un ensemble d’habitudes profondément ancrées qui jouent un rôle socialisant majeur. La consommation de viande est historiquement liée à une démonstration de puissance.

Déchiqueter la chair d’un animal mort est perçu inconsciemment comme une affirmation de notre pouvoir d’agir. Pour maintenir cette violence, notre société a développé des mécanismes de justification que nous devons déconstruire.

La déconstruction des justifications carnistes

La première ligne de défense des consommateurs de viande est souvent ironiquement appelée le cri de la carotte. Cet argument prétend que les végétaux souffrent également et qu’il serait donc hypocrite de vouloir spécifiquement sauver les animaux.

Cette posture n’est pas recevable pour deux raisons majeures. D’une part, l’état actuel de la science montre que les végétaux ne possèdent pas de système nerveux leur permettant de ressentir la souffrance selon nos schémas conscients.

D’autre part, si l’objectif était réellement de sauver les plantes, il faudrait d’autant plus devenir végétarien. Comme mentionné plus tôt, la production de viande exige une quantité astronomique de végétaux pour nourrir le bétail.

L’empathie soudaine pour les plantes de la part des grands consommateurs de viande cache en réalité un manque de sérieux évident. C’est un contre-feu rhétorique pour éviter de questionner ses propres responsabilités.

Le deuxième argument traditionnel repose sur la force de la coutume. Nous avons toujours agi de la sorte, il serait donc naturel de continuer.

Sur le plan éthique, la tradition est le pire argument possible. En l’invoquant, on pourrait tout aussi bien justifier la domination historique des Blancs sur les Noirs ou celle des hommes sur les femmes.

Le droit de vote des femmes est une conquête extrêmement récente à l’échelle de l’histoire. Devrions-nous pour autant revenir à l’ancienne tradition de leur mutisme politique ?

La guerre et le viol ont également été considérés pendant des siècles comme des activités courantes, voire nobles pour la guerre. L’être humain se définit par sa capacité à évoluer.

Accepter le progrès moral dans tous les domaines sauf dans celui de l’alimentation relève d’une dissonance cognitive majeure. Nous devons mettre nos actes en accord avec notre évolution intellectuelle.

Le troisième argument, plus subtil, consiste à observer le règne animal. Certains animaux mangent d’autres animaux, il serait donc anthropocentrique d’interdire à l’homme ce que la nature autorise aux bêtes.

Si la structure de ce raisonnement semble logique, son fondement est faux. Il repose sur l’idée que les prédateurs maximisent leur impact destructeur sur leur environnement.

Dans la réalité, aucun prédateur sauvage n’agit de la sorte. Un lion ne s’amuse pas à écraser volontairement toutes les fourmis sur son passage.

Les animaux tuent uniquement à la mesure de ce qu’ils jugent strictement utile pour leur survie immédiate. Certes, il existe des cas marginaux, comme le chat qui joue avec une souris sans la manger, mais cela reste une exception.

La véritable question qui s’impose à l’humanité est de déterminer le taux de mort que nous jugeons utile de donner, en sachant ce que nous savons. Nous possédons une puissance de destruction massive, mais nous ne sommes pas obligés de l’employer au maximum de ses capacités.

Le recours nécessaire au droit animalier

Face à l’échec de la seule éthique individuelle, il devient indispensable de recourir au droit pour faire bouger les lignes. Le passage au légal intervient précisément lorsque la simple conscience morale de chacun ne suffit plus à protéger les opprimés.

Dans les sociétés humaines, nous n’abandonnons pas la sécurité des enfants au libre choix des parents. La loi intervient pour interdire la violence parentale car une tierce personne, vulnérable, est directement concernée.

L’enfant bénéficie de droits protecteurs alors même qu’il n’a aucun devoir en retour. C’est exactement ce modèle juridique qu’il faut appliquer aujourd’hui aux animaux.

Une telle démarche suscite souvent la crainte d’une dérive liberticide. Personne n’aime voir sa liberté d’action restreinte par des textes législatifs contraignants.

Pourtant, il ne faut jamais oublier que du point de vue de l’opprimé, c’est précisément la loi qui libère. Pour l’animal confiné et menacé de mort, la règle de droit est synonyme de salut.

Même du point de vue de l’oppresseur que nous sommes, la loi possède une vertu libératrice. Nous avons tout à gagner, y compris de manière égoïste, à instaurer un rapport apaisé avec les autres formes de vie.

Cesser de vivre dans la culpabilité et la violence inconsciente ouvrirait un champ considérable de possibles. Cela permettrait un déploiement d’actions constructives pour notre propre avenir.

Il ne s’agit pas d’exiger de l’humanité une cohérence absolue et parfaite. La vie est intrinsèquement faite de contradictions et d’imperfections.

On peut admirer un artiste pour ses engagements tout en constatant ses paradoxes personnels. Cependant, le niveau d’incohérence de notre rapport actuel à l’animal est devenu totalement intenable.

Cette rupture est visible sur tous les plans : local, global, éthique, logique et esthétique. Les conséquences écologiques et morales de ce système ne sont plus supportables pour la planète.

Il nous faut désormais affronter cette complexité avec courage et lucidité. Dans ce processus, nous devons veiller à ne pas reproduire les erreurs du colonialisme, en évitant de hiérarchiser les espèces selon leur proximité avec l’être humain. Le respect du vivant doit être global, inconditionnel et ancré dans le droit.