Au milieu du XIXe siècle, les États-Unis font face à un défi colossal : unir un territoire immense séparé par des montagnes escarpées et d’immenses déserts.
Traverser le continent exige alors de longs mois de voyage éprouvants en chariots bâchés. Dans cet épisode de l’émission Radio Classique, Franck Ferrand retrace l’épopée héroïque et tumultueuse de la création de la toute première ligne de chemin de fer transcontinentale reliant New York à San Francisco.
Ce qu’il faut retenir
- Un projet titanesque et stratégique : la ligne transcontinentale visait à réduire la traversée des États-Unis de plusieurs mois à seulement une semaine, scellant ainsi l’unité nationale au sortir de la guerre de Sécession.
- Une course commerciale acharnée : stimulées par des subventions fédérales au mile construit, deux compagnies rivales se sont livrées à une compétition effrénée au détriment parfois du bon sens et des conditions humaines.
- Un chantier d’une rigueur extrême : marqué par le sacrifice de milliers d’ouvriers et l’exploitation massive d’immigrés, ce chantier est devenu l’un des fondements majeurs du mythe du Far West.
Une idée folle pour un territoire immense
Rejoindre la côte Ouest a longtemps relevé de l’exploit. Les convois de chariots restaient dépendants de la météo et très lents.
Dès la fin des années 1830, l’idée d’un chemin de fer transcontinental commence à germer. Mais le coût financier terrifie la jeune nation américaine.
En 1845, un entrepreneur de la côte Est nommé Whitney propose un projet ambitieux. Le Congrès américain le refuse net, jugeant les dépenses totalement déraisonnables.
La ruée vers l’or vient changer la donne. L’attrait pour la Californie et les terres vierges de l’Ouest devient irrésistible.
Pour concrétiser cette ambition, le gouvernement envisage d’octroyer des subventions publiques à des acteurs privés. Une intense activité de lobbying et de corruption se développe alors dans les couloirs du pouvoir.
La guerre de Sécession accélère le processus. Le président Abraham Lincoln souhaite souder définitivement les États du Nord et du Sud à travers cette grande œuvre nationale.
Le 1er juillet 1862, le Pacific Railroad Act est officiellement signé. La loi confie le chantier à deux compagnies rivales : la Central Pacific à l’ouest et l’Union Pacific à l’est.
La compétition des deux géants ferroviaires
Le système incitatif est particulièrement agressif. Plus une compagnie pose de rails, plus elle reçoit de fonds publics et de terres de chaque côté de la voie.
À l’ouest, la Central Pacific démarre les travaux depuis Sacramento sous la direction de Leland Stanford. Son objectif est de franchir la terrifiante barrière des montagnes de la Sierra Nevada.
Le matériel doit arriver par bateau en contournant l’Amérique du Sud. De plus, la main-d’œuvre manque cruellement sur place.
La compagnie fait alors venir des milliers d’ouvriers de Chine. Soumis à une discipline de fer et à des conditions proches de l’esclavage, ils accomplissent un travail titanesque.
À l’est, l’Union Pacific s’élance depuis Omaha sous la conduite de Thomas Durant. La progression à travers les Grandes Plaines paraît plus aisée sur le plan technique.
Cependant, les travaux perturbent les territoires de chasse des Amérindiens. Les tensions s’agravent rapidement, exacerbées par la raréfaction des bisons.
Pour nourrir les chantiers, des chasseurs sont engagés. C’est à cette occasion que William Cody acquiert sa renommée mondiale sous le surnom de Buffalo Bill en abattant des milliers de bisons.
Des défis techniques et un environnement hostile
Le chantier avance au rythme des tirs de dynamite Nobel pour percer les tunnels et ériger des ponts. Les ouvriers irlandais à l’est s’amusent même parfois à braver la mort en manipulant les explosifs.
Le climat impose des souffrances terribles. Les chaleurs étouffantes des déserts succèdent aux blizzards mortels de l’hiver 1866.
Le long des rails émerge une ville champignon itinérante. On la surnomme le « jupon glissant ».
Cette cité mouvante transporte ses saloons, ses banques, ses salles de poker et ses maisons de jeu. Toute la faune légendaire du Far West s’y côtoie dans une atmosphère survoltée.
La folie du profit et la jonction finale
La rivalité entre les deux compagnies tourne rapidement à l’absurde. Les équipes battent des records de vitesse en posant jusqu’à seize kilomètres de voie en une seule journée.
Au printemps 1869, une nouvelle incroyable éclate dans la presse. Prises par la cupidité des subventions, les deux compagnies refusent de se rejoindre et construisent deux voies parallèles à quelques mètres l’une de l’autre.
Face à ce scandale, le gouvernement fédéral intervient fermement. Il impose un point de rencontre précis et met fin à la surenchère.
Le 10 mai 1869, la jonction est enfin réalisée à Promontory Summit, dans l’Utah. Un clou d’or symbolique est enfoncé pour sceller l’union des deux lignes.
Désormais, traverser les États-Unis d’un océan à l’autre ne prend plus que quelques jours. La puissance américaine est lancée sur les rails de l’histoire.