Dans le cadre du colloque Sciences et Fiction organisé à l’École polytechnique, Claire Pignol, historienne de la pensée économique, et Marion Chottin, chercheuse en philosophie, explorent le statut épistémologique de la notion de marché concurrentiel. Leur intervention s’attache à comprendre comment l’économie politique, en particulier à travers la figure de Léon Walras, s’est emparée du concept de fiction théorique.

Elles mettent en lumière la manière dont l’économie s’est inspirée de la physique classique de Galilée et de Descartes pour penser le réel, tout en analysant le renoncement ultérieur de la discipline à cette ambition explicative originale.

Ce qu’il faut retenir

La notion de marché concurrentiel walrasien constitue une fiction théorique assumée, conçue sur le modèle de la physique classique pour expliquer le fonctionnement réel des échanges économiques.

Contrairement à la physique galiléenne qui utilise la fiction pour saisir la vérité du mouvement, la science économique moderne a relégué l’équilibre concurrentiel au rang de simple norme idéale ou de modèle à corriger.

L’abandon de la dimension explicative de la fiction par la postérité économique masque un enjeu épistémologique fondamental : celui de la capacité des théories abstraitement construites à révéler les lois générales du monde réel.

Introduction et problématisation

L’étude du marché concurrentiel walrasien occupe une place centrale en histoire de la pensée économique et dans la théorie contemporaine. Ce marché abstrait définit à la fois un processus de variation des prix et un état d’équilibre final.

Il repose sur un écart manifeste par rapport à l’observation empirique. Il constitue une rupture délibérée avec la perception immédiate du réel.

Les économistes contemporains héritent de cette conception walrasienne. Cependant, ils manifestent une forme de fiction honteuse. Ils peinent à concevoir l’abstraction comme un instrument d’explication directe de la réalité. Le marché parfait est alors réduit à une norme désirable sur le plan de l’efficacité et de la justice, ou à un cas limite rarement atteint.

Léon Walras revendiquait pourtant cette fiction comme un outil rationaliste. Il s’inscrivait dans la filiation directe des révolutions scientifiques du dix-septième siècle.

La fiction dans la physique classique : Galilée et Descartes

La révolution scientifique s’est construite sur une rupture majeure avec la physique aristotélicienne. Aristote fondait son analyse sur la perception sensible et sur l’induction, attribuant aux corps des qualités intrinsèques et des causes finales.

Galilée choisit de s’arracher à l’expérience immédiate. Il utilise le pouvoir de l’imagination et de la déduction mathématique.

Pour expliquer la chute et le mouvement des corps, Galilée conçoit la fiction d’une machine sans frottement. Dans le monde sensible, une pierre finit toujours par s’arrêter en raison d’obstacles extérieurs comme la résistance de l’air.

La perception suggère à tort que l’objet rejoint son lieu naturel. La fiction galiléenne d’un espace pur de tout frottement permet de dégager le principe d’inertie. Le dispositif concret du plan incliné ne constitue qu’une approximation destinée à soutenir le raisonnement, et non une preuve empirique directe.

C’est précisément parce que la machine sans frottement est contrefactuelle qu’elle devient explicative. Elle sépare radicalement la description apparente de l’explication véritable.

René Descartes formalise cette démarche dans son Traité de la lumière en recourant à une fable cosmologique. Il invite le lecteur à imaginer un monde nouveau, né d’un chaos de matière inerte soumise aux seules lois géométriques et mécaniques.

Ce détour par l’espace imaginaire permet de révéler la vérité mécanique du monde réel. La fiction cartésienne fait basculer le monde sensible du côté de l’illusion pour établir la vérité des lois physiques.

L’héritage rationaliste de Léon Walras

Léon Walras s’empare de cette méthode déductive pour bâtir sa théorie de l’équilibre général. Son modèle repose sur le mécanisme du tâtonnement et sur l’hypothèse d’un temps fictif. Aucune transaction ni production effective ne survient avant que les prix d’équilibre ne soient rigoureusement établis.

Cette condition contredit l’observation directe de tous les marchés réels. Elle a suscité de vives critiques de la part des historiens et des théoriciens.

Walras ne conçoit pas cette hypothèse comme un simple subterfuge technique. Il la revendique hautement comme une condition nécessaire à la compréhension des lois économiques.

La démarche économique présente une particularité subtile par rapport à la physique. La valeur d’échange semble immédiatement mathématique lorsqu’elle s’exprime en monnaie sur un marché réel comme la bourse.

Walras choisit pourtant d’expulser la monnaie de sa théorie pure initiale. Il cherche à construire une grandeur scientifique abstraite : la rareté.

La bourse réelle ne sert que d’analogue imparfait. Elle joue vis-à-vis du marché théorique le même rôle que le plan incliné par rapport à la machine sans frottement de Galilée. Walras affirme la primauté de la théorie pure : la science déductive n’a pas à attendre la confirmation de l’expérience, elle lui fournit ses conditions d’application.

Pour justifier la portée explicative de sa fiction, Walras emploie la métaphore du ciel sans nuage. Un physicien qui n’observerait le ciel que par temps couvert manquerait les lois fondamentales de la lumière. Le ciel pur décrit une vérité sous-jacente qui reste à l’œuvre, même au milieu des perturbations météorologiques.

Il mobilisera également l’image du lac agité par le vent. L’eau cherche continuellement son niveau d’équilibre sans jamais l’atteindre. Les frottements du monde réel perturbent la manifestation de la loi sans jamais l’invalider.

La perte de la dimension explicative chez la postérité

Malgré l’immense posterité des travaux de Walras au vingtième siècle, l’épistémologie de la fiction a été progressivement abandonnée. Les successeurs de la théorie néo-walrasienne ont cessé de considérer le marché parfait comme l’explication des mécanismes profonds du réel.

Le marché concurrentiel est devenu un modèle idéal qu’il convient de corriger ou d’amender. L’intégration progressive de cas particuliers, d’asymétries d’information et d’imfections a transformé le statut du concept théorique.

Cette mutation s’explique en partie par les démonstrations mathématiques internes développées à partir des années 1970. Elles ont prouvé que le processus de tâtonnement ne mène pas systématiquement à l’équilibre.

Le débat scientifique s’est ainsi déplacé de la valeur explicative des fictions vers la confrontation entre modèles mathématiques et données observables. En renonçant à la fiction comme mode d’accès à la vérité du général, l’économie moderne a modifié son rapport à la théorie pure.