Dans cette grande conférence donnée à l’Université Bretagne Sud, le chercheur et conférencier Arthur Keller propose une analyse sans concession des vulnérabilités de notre civilisation industrielle. Loin des discours lénifiants sur la transition écologique classique, il démontre que les réponses actuelles restent superficielles face aux limites physiques de la planète.
L’enjeu fondamental réside désormais dans notre capacité à organiser collectivement une redescente énergétique et matérielle, tout en bâtissant une véritable résilience territoriale.
Ce qu’il faut retenir
Le changement climatique et les dégradations environnementales ne sont que les symptômes d’une maladie systémique plus profonde : notre civilisation extractiviste prélève trop de ressources en amont et rejette trop de pollutions en aval. Les tentatives de réponses ciblées s’apparentent à du paracétamol appliqué sur un cancer généralisé.
Le concept de croissance verte repose sur un mythe technologique et économique sans fondement physique. Il est impossible de découpler durablement et mondialement la croissance du Produit Intérieur Brut de l’empreinte écologique globale et de l’extraction des matières premières.
Face au naufrage inévitable du modèle actuel, la résilience territoriale constitue notre seul plan B. Elle exige de structurer localement la production de nos besoins vitaux, en s’appuyant sur les démarches low-tech, la solidarité communautaire et la préservation absolue des communs.
Diagnostic : un monde plein de limites et un système en surrégime
Notre planète possède des limites physiques et géométriques intangibles. Les travaux de la science du système Terre révèlent que sur neuf limites planétaires identifiées pour préserver l’habitabilité du monde, au moins six ont déjà été franchies.
Depuis le milieu du vingtième siècle, les activités humaines connaissent une accélération phénoménale. Cette dynamique entraîne une dégradation rapide de la capacité de régénération de la planète.
Les modèles de dynamique des systèmes, à l’image du célèbre rapport Meadows publié il y a plus de cinquante ans, se confirment. Une société qui consomme plus que ce que son environnement peut régénérer s’expose inévitablement à un dépassement suivi d’un effondrement.
Analyse systémique : passer du symptôme à la cause fondamentale
L’ensemble du système Terre est aujourd’hui déstabilisé dans ses composantes majeures. La lithosphère s’épuise face aux besoins d’une industrie extractiviste totalement dépendante des combustibles fossiles et des métaux critiques.
L’hydrosphère subit une pollution généralisée par les plastiques et les produits chimiques, accompagnée d’un phénomène d’acidification dévastateur pour les écosystèmes marins. L’atmosphère accumule une concentration de gaz à effet de serre inédite depuis deux millions d’années.
Dans la biosphère, l’effondrement des populations de vertébrés et d’insectes témoigne d’une extinction massive en cours. Quant à la pédosphère, l’urbanisation et l’agriculture intensive ont déjà dégradé trois quarts des sols mondiaux.
Se focaliser uniquement sur l’empreinte carbone revient à ignorer la globalité du problème. Si nous parvenons à décarboner nos activités tout en maintenant un modèle extractiviste, le détricotage du vivant se poursuivra sous d’autres formes.
L’illusion de la croissance verte et le mirage technologique
Le paradigme dominant du développement durable repose historiquement sur une conception de durabilité faible. Cette vision économique postule à tort que les ressources naturelles sont inépuisables ou substituables par du capital technique.
La promesse d’une croissance verte soutenue par le progrès technique ne résiste pas à l’analyse rigoureuse des flux de matière. Les rares pays affichant un découplage entre leur Produit Intérieur Brut et leurs émissions ne font qu’externaliser leur industrie lourde vers d’autres régions du monde.
La technologie seule ne peut résoudre un problème d’ordre systémique. Utilisée sans remise en cause des structures sociales et économiques, elle ne fait qu’accélérer la vitesse à laquelle nous heurtons les limites physiques de la Terre.
Il devient urgent de dépasser le dogme croissantiste et de planifier une démarche de décroissance. Il ne s’agit pas d’une récession subie dans le chaos, mais d’un projet de société visant à organiser rationnellement la baisse de nos consommations de flux.
Agir : bâtir la résilience territoriale et organiser le plan B
Pour faire face aux ruptures de continuité à venir, nous devons concentrer nos efforts sur l’échelle territoriale. Ce niveau géographique est le seul adapté pour lutter contre le sentiment d’impuissance et restaurer une efficacité collective.
La résilience territoriale se définit comme la capacité culturelle et organisationnelle d’une communauté à faire face à des chocs majeurs. Elle impose de sécuriser les fonctions fondamentales de la vie humaine : alimentation, eau potable, énergie et mobilité.
L’autonomie alimentaire représente un chantier d’une urgence absolue. Nos villes souffrent d’une précarité extrême, dépendant quasi exclusivement de flux logistiques mondialisés fonctionnant au pétrole bon marché.
Le déploiement des démarches low-tech offre une voie pragmatique et sobre. L’objectif est d’utiliser le juste niveau de technologie, réparable et maîtrisable localement, afin de répondre durablement à nos besoins essentiels.
Inclusivité, communs et nouveaux récits collectifs
Pour être pérenne, un projet de résilience territoriale doit être profondément solidaire et inclusif. Un système qui exclut les populations les plus vulnérables s’expose à de graves tensions sociales lors des crises d’approvisionnement.
La gestion partagée des communs constitue le pilier fondamental de cette transformation. Les ressources vitales, telles que l’eau et les terres agricoles, doivent être protégées de la spéculation financière et réservées aux besoins fondamentaux.
Il est nécessaire d’instaurer des mécanismes garantissant à chacun l’accès aux biens de première nécessité. Une tarification progressive peut assurer la gratuité ou le bas coût des premiers volumes indispensables, tout en pénalisant les usages somptuaires.
La transformation sociétale nécessite enfin de faire évoluer nos imaginaires collectifs. Il s’agit de construire de nouveaux récits inspirants et de multiplier les expérimentations locales pour valider, brique par brique, les fondations du monde de demain.