Au coeur de l’été 1793, alors que la Terreur s’installe sur la France révolutionnaire, la Convention nationale prend une décision capitale pour l’avenir de la République : séparer le jeune Louis-Charles, dauphin de France et Roi aux yeux des royalistes, de sa mère Marie-Antoinette. Pour accomplir cette tâche de rééducation citoyenne, les autorités font appel à un couple de sans-culottes dévoués : Antoine Simon, cordonnier de profession, et son épouse Marie-Jeanne.
À travers ce récit captivant, Franck Ferrand retrace le quotidien tragique et méconnu de cette femme propulsée géolière de l’héritier du trône au sein de la sinistre prison du Temple.
Ce qu’il faut retenir
Le couple Simon est mandaté par la Commune de Paris pour transformer le jeune prince en un bon citoyen républicain.
Malgré la rigidité idéologique du cadre, Marie-Jeanne Simon développe une affection maternelle sincère envers le petit Louis XVII.
Le départ des Simon marque le début d’une déchéance totale pour l’enfant royal, livré à l’isolement jusqu’à sa mort.
L’installation au faubourg Saint-Germain et l’arrivée au Temple
Le 3 juillet 1793, Paris étouffe sous un grand soleil tandis que les charrettes de la Terreur parcourent la capitale. Dans le faubourg Saint-Germain, Marie-Jeanne Simon, une femme de quarante-six ans, prépare ses affaires pour un déménagement hors du commun. Son mari et elle ont été nommés pour occuper un logement déjà entièrement meublé. L’ancien occupant des lieux n’était autre que le roi Louis XVI, exécuté quelques mois plus tôt.
Le couple s’installe au deuxième étage de la tour du Temple. Cet endroit lugubre sert de prison à la famille royale déchue. La Convention nationale souhaite confier l’éducation du jeune dauphin à des instituteurs républicains irréprochables. Pour les partisans de la monarchie, l’enfant de huit ans est désormais le roi Louis XVII. Il convient donc de déjouer toute tentative d’évasion en modifiant radicalement son esprit.
Antoine Simon est un cordonnier proche des milieux révolutionnaires radicaux. Sa femme est réputée pour être une excellente ménagère et une cuisinière hors pair. Ensemble, ils reçoivent un traitement confortable pour mener à bien cette mission éducative. L’objectif avoué du citoyen Simon est de faire perdre à l’enfant l’idée de son rang.
Le déchirement de la séparation maternelle
Le soir même de leur arrivée, les commissaires se rendent dans l’appartement supérieur de la prison. Ils signifient à Marie-Antoinette l’ordre d’enlèvement de son fils. La scène administrative rapportée par les procès-verbaux masque une réalité terrible et brutale. La reine se dresse devant le lit de son enfant pour empêcher les municipaux de l’emporter.
Il faut une heure entière de négociations et de menaces pour arracher le petit prince à sa mère. L’enfant pleure et se débat désespérément. Il ne reverra plus jamais Marie-Antoinette. Conduit dans les appartements du dessous, Louis-Charles est officiellement remis entre les mains de la citoyenne Simon et de son époux.
Cette rupture brutale marque le début d’une nouvelle existence pour le jeune captif. Désormais, il évolue sous la garde constante de ses deux éducateurs républicains. Sa famille, retenue aux étages supérieurs, ne peut l’apercevoir que furtivement lors de ses promenades dans la cour.
Un quotidien ambigu entre doctrine et affection
Les premières semaines au Temple se déroulent dans une atmosphère singulière. Les époux Simon s’efforcent d’appliquer la ligne politique dictée par la Commune. Cependant, le caractère attachant du petit garçon transforme peu à peu la dynamique du foyer. Marie-Jeanne Simon, sans enfant, commence à nourrir une véritable tendresse pour son jeune prisonnier.
Elle prend soin de son linge, veille à son alimentation et s’occupe de sa santé délicate. Bien que l’enfant subisse le vocabulaire révolutionnaire et les chants patriotiques de son tuteur, la présence féminine de Marie-Jeanne adoucit le quotidien du donjon. Cette dualité entre le rôle de géolier et l’attachement maternel crée un équilibre fragile.
Les rumeurs d’évasion se multiplient autour du donjon du Temple. La pression politique devient de plus en plus lourde pour le cordonnier Simon. Dépassé par l’ampleur de la tâche et l’exposition publique, Antoine Simon finit par présenter sa démission au début de l’année 1794.
L’abandon du dauphin et la fin tragique des Simon
Le 19 janvier 1794, les époux Simon quittent définitivement la tour du Temple. Marie-Jeanne s’éloigne à contre-cœur de cet enfant qu’elle a appris à aimer. Elle demeure la dernière personne à avoir apporté des soins humains et attentionnés au jeune Louis XVII. Après son départ, la Convention décide de ne pas remplacer le couple.
Le dauphin est alors plongé dans une séquestration totale et inhumaine. Enfermé seul dans une pièce sombre, il est privé d’hygiène, de vêtements propres et de soins. Les gardiens se contentent de lui passer une nourriture grossière à travers un guichet. L’enfant périt dans des conditions d’abandon absolu le 8 juin 1795.
De leur côté, les Simon connaissent un destin mouvementé. Fervent partisan de Robespierre, Antoine Simon est arrêté lors des événements du 9 Thermidor et guillotiné. Marie-Jeanne, devenue veuve et incarcérée temporairement, sort de prison avec une santé ruinée. Sans ressources, elle finit ses jours à l’hospice des incurables, affirmant jusqu’à sa morte en 1819 toute son affection pour son petit prince perdu.