Cette conférence présente une recherche doctorale menée à l’université de Bologne par Maria Francesca Kaboki. Ses travaux ont bénéficié d’un accueil au sein du service numérique de la recherche de l’Institut national d’histoire de l’art. L’étude propose une passerelle innovante entre l’histoire de l’art, la critique littéraire et les technologies du web sémantique.

Elle explore la manière dont les outils numériques peuvent matérialiser les relations complexes entre les textes et les images.

Ce qu’il faut retenir

L’ekphrasis, définie comme la description verbale d’une œuvre d’art visuelle, possède une structure identique à celle d’une annotation. Elle jette un pont direct et dynamique entre l’univers textuel et le monde iconique.

Les pratiques actuelles des chercheurs souffrent d’un déficit sémantique important. L’utilisation massive de formats fermés comme le PDF ou les captures d’écran fragilise les liens et disperse les données scientifiques.

Le modèle INTERIM apporte une solution technique et conceptuelle majeure. En combinant les standards IIIF et le modèle de données de la Web Annotation, il permet de transformer l’interprétation humaine en données structurées et exploitables par la machine.

Cadre théorique de l’ekphrasis

L’ekphrasis ne se résume pas à une simple copie verbale. Elle constitue une véritable traduction intermédiale. C’est un processus de passage actif d’un média visuel vers un discours écrit. La tradition rhétorique cherche à produire un effet de présence. Le texte doit donner à voir l’image au lecteur.

Il existe deux grandes catégories d’ekphrasis dans la littérature. La première est l’ekphrasis mimétique. Elle s’appuie sur une œuvre d’art réelle que l’on peut identifier dans le monde physique. La seconde est l’ekphrasis notionnelle. Dans ce cas précis, l’image est absente, perdue ou totalement inventée par l’auteur.

La description n’est jamais neutre. Elle reflète toujours la subjectivité du regard de son auteur. L’écrivain oriente l’attention du lecteur vers des détails précis ou des significations symboliques. Pour analyser ce phénomène, la recherche s’appuie sur les modalités rhétoriques définies par la théorie littéraire.

On distingue trois modalités principales : la dénotation, la dynamisation et l’intégration. La dénotation sert à nommer directement les éléments visuels identifiables. La dynamisation introduit du mouvement dans une œuvre initialement statique. L’intégration ajoute des éléments extérieurs à l’image, comme des comparaisons ou des concepts symboliques.

L’ekphrasis par l’annotation

L’ekphrasis partage une structure dyadique fondamentale avec l’annotation. Elle met en relation directe deux entités distinctes. L’annotation est définie en sciences humaines comme une activité herméneutique essentielle. C’est un geste de recherche primitif et structurant.

Une annotation remplit simultanément trois fonctions majeures : un acte indexical qui pointe vers un objet, un acte connectif qui relie deux éléments et un acte interprétatif qui exprime le point de vue du chercheur. Elle se compose d’un contenu, d’une cible et d’un auteur.

L’image numérique possède une double nature. Elle comporte une couche culturelle liée à sa signification et une couche technique composée de pixels. Les outils d’annotation actuels peinent à lier ces deux dimensions de manière sémantique.

Enquête sur les pratiques d’annotation

Une enquête approfondie a été menée auprès de quarante historiens de l’art. L’objectif était d’évaluer la transition entre les pratiques analogiques et numériques. Pour la majorité des participants, l’annotation reste un acte d’interprétation incontournable. Les gestes fondamentaux demeurent stables d’un support à l’autre.

Cependant, l’analyse révèle des limites techniques majeures. Les chercheurs font face à une fragmentation importante des outils disponibles. Le format PDF reste le plus utilisé malgré ses contraintes ergonomiques pour le traitement des images.

Les plateformes spécialisées et interopérables sont encore trop peu exploitées par la communauté scientifique. Cela engendre une grande fragilité des liens créés. Les annotations se retrouvent souvent emprisonnées dans des formats propriétaires.

Il existe également une méconnaissance des standards du web sémantique. Les institutions culturelles et les chercheurs expriment un besoin clair : adopter des ontologies communes pour rendre les métadonnées de recherche réutilisables.

Modélisation et technologies du web sémantique

Le web sémantique repose sur le principe des données liées. Les connaissances sont formalisées sous la forme de triplets. Ces triplets associent un sujet, un prédicat et un objet. Cette structure permet aux machines de comprendre le sens des données.

Pour organiser ces données, on utilise des ontologies spécifiques au patrimoine culturel. Le modèle CIDOC CRM est la référence absolue pour décrire les événements historiques et les objets de musée. D’autres modèles enrichissent cette structure pour les aspects bibliographiques ou la provenance des données.

Le protocole IIIF joue un rôle crucial dans cette architecture technique. Il fournit un conteneur numérique standardisé appelé manifeste. Ce manifeste regroupe l’image haute définition, ses métadonnées et ses annotations. L’espace virtuel du canevas sert ensuite de point d’ancrage pour les analyses scientifiques.

L’étude de cas de Giuseppe Raymondi

L’application concrète de cette recherche s’appuie sur le fonds d’archives de Giuseppe Raymondi. Cet intellectuel et critique d’art du vingtième siècle a entretenu des liens étroits avec les grands artistes de son époque. Ses cahiers manuscrits contiennent de nombreux textes critiques riches en descriptions d’œuvres.

Le travail a nécessité la mise en place d’un flux de production numérique rigoureux. La première étape consistait à transcrire les manuscrits. Il a fallu ensuite lier ces transcriptions aux images des cahiers diffusées via le standard IIIF.

Les descriptions d’œuvres d’art ont été systématiquement identifiées dans les textes. Les images correspondantes ont été récupérées ou converties au format IIIF grâce aux outils de la communauté Wikimédia. Ce corpus a permis de tester la modélisation en conditions réelles.

Un exemple marquant concerne la description par Raymondi du portrait de Mademoiselle Rivière par Ingres. Le critique utilise la dénotation lorsqu’il évoque les longs gants jaunes du modèle. Il emploie la dynamisation en décrivant son boa de fourrure comme un serpent en mouvement. Enfin, l’intégration se manifeste par une référence croisée au mythe de Léda et à une sculpture de la Renaissance.

Le modèle INTERIM et conclusions

Le modèle INTERIM formalise ces relations complexes en trois couches distinctes. La première couche qualifie le type et la direction de la relation intermédiale. La deuxième couche prend en charge l’ekphrasis d’un point de vue purement conceptuel. La troisième couche gère l’annotation sémantique en intégrant les contraintes techniques du web.

Pour résoudre le déficit sémantique, le modèle introduit un concept d’ancre conceptuelle. Cette passerelle permet d’associer un commentaire rhétorique à une zone précise de pixels tout en indiquant sa signification iconographique. La machine peut ainsi interpréter précisément la pensée du chercheur.

Les données générées ont été validées avec succès dans un entrepôt de données RDF. Elles peuvent être interrogées de manière complexe grâce au langage SPARQL. La base de données offre ainsi la possibilité de comparer scientifiquement les différents regards portés sur une même œuvre à travers le temps.

Les perspectives de ce travail s’orientent vers l’amélioration des outils de visualisation. Le développement d’interfaces dédiées doit permettre aux historiens de l’art de manipuler ces graphes de connaissances sans compétences informatiques avancées. L’intégration directe de ces données enrichies au sein des bibliothèques numériques institutionnelles constitue l’horizon majeur de cette recherche.