Franck Ferrand retrace le destin hors norme et profondément mystérieux de Marguerite Steinheil. Cette femme de la haute bourgeoisie, surnommée Meg ou la reine de Paris, a traversé la Belle Époque en laissant derrière elle une traînée de scandales d’État et de drames sanglants.

De l’alcôve présidentielle de l’Élysée aux assises de la Seine, son parcours oscille constamment entre la séduction, la manipulation politique et le crime de sang.

Ce qu’il faut retenir

  • Une liaison fatale au sommet de l’État : Marguerite Steinheil entre dans l’histoire le soir où le président Félix Faure meurt brusquement dans ses bras au palais de l’Élysée, déclenchant un scandale national et des rumeurs d’empoisonnement en pleine affaire Dreyfus.
  • Le double meurtre sanglant de l’impasse Ronsin : quelques années plus tard, elle survit miraculeusement à une supposée agression à son domicile où son mari et sa mère sont retrouvés sauvagement étranglés, faisant d’elle la suspecte numéro un.
  • Un acquittement historique et théâtral : au terme d’un procès ultra-médiatisé où elle use de malaises et de larmes face à l’absence de preuves matérielles indiscutables, elle est acquittée par les jurés avant de s’exiler et de finir sa vie sous un titre de noblesse britannique.

Marguerite Steinheil

Il aura suffi d’une seule journée pour faire basculer le destin de la jeune femme. Le soir du seize février mille huit cent quatre-vingt-dix-neuf, des cris retentissent dans le salon d’argent de l’Élysée.

Le chef de cabinet du président de la République accourt en urgence. Il découvre Félix Faure effondré sur un divan, agonisant.

À ses côtés se trouve une femme affolée et très dénudée. Elle se rhabille à la hâte et s’enfuit par une porte dérobée donnant sur la rue du Faubourg Saint-Honoré. Le président meurt quelques heures plus tard d’une congestion cérébrale.

Tout Paris apprend bientôt l’identité de cette maîtresse de l’ombre : Marguerite Steinheil. Elle n’a pas encore trente ans.

Elle possède une chevelure brune et des yeux bleus très intenses. Cette demi-mondaine tient un salon couru à Montparnasse.

Marguerite a grandi dans une famille bourgeoise et protestante du Territoire de Belfort. Son père, ingénieur, a bravé les conventions de l’époque pour épouser une fille d’aubergiste. Il transmet à ses filles un profond esprit de liberté.

L’adolescente montre vite un besoin d’émancipation qui scandalise sa province. Ses parents décident de l’envoyer à Bayonne pour calmer ses ardeurs.

C’est là qu’elle rencontre Alphonse Steinheil. Cet artiste peintre a vingt ans de plus qu’elle. Marguerite accepte de l’épouser sans passion, poussée par sa famille.

Le couple s’installe à Paris dans un grand pavillon de l’impasse Ronsin. Très vite, la jeune femme s’ennuie fermement. Elle décide de transformer son foyer en un salon mondain incontournable.

Elle y reçoit le tout-Paris artistique et politique : Charles Gounod, Émile Zola ou encore Jules Massenet. Les ministres et les grands banquiers s’y bousculent.

Son mari se montre complaisant face aux infidélités de sa femme. Marguerite rencontre alors un fringant ministre de la Marine au regard séducteur : Félix Faure. L’homme est bientôt élu président de la République.

Une liaison passionnée s’installe entre eux. Le président l’appelle constamment et lui demande de multiples services politiques.

Leur idylle s’achève tragiquement lors du fameux rendez-vous de l’Élysée. La rumeur publique s’empare du drame et accuse Marguerite d’avoir causé la mort du chef de l’État par des excès charnels.

Certains opposants politiques parlent même d’un empoisonnement lié à l’affaire Dreyfus. Le président hésitait en effet à réouvrir le procès du capitaine.

La courtisane tire de cet épisode une gloire de chuchotements. Elle enchaîne les amants prestigieux, parmi lesquels le homme politique Aristide Briand ou le roi du Cambodge.

Elle s’éprend ensuite de Maurice Borderel, un riche propriétaire terrien des Ardennes. Marguerite est prête à divorcer d’Alphonse pour l’épouser. C’est dans ce contexte tendu qu’intervient le second drame de sa vie.

Au matin du trente et un mai mille neuf cent huit, le domestique de la maison fait une macabre découverte à l’impasse Ronsin. La mère de Marguerite, venue en visite, gît sans vie dans son lit.

Dans la pièce voisine, Alphonse Steinheil est retrouvé mort, étranglé par une cordelette. Marguerite, quant à elle, est découverte ligotée et bâillonnée sur son lit.

Elle est vivante et raconte une agression terrifiante : trois individus costumés cherchaient de l’argent et des documents secrets.

Le commissaire Buchotte suspecte immédiatement la jeune femme. Les liens qui l’attachaient au lit étaient particulièrement lâches. Elle ne porte aucune marque de violence, contrairement aux deux cadavres.

De plus, la maison ne présente aucune trace d’effraction. Pour se défendre, Marguerite tente de réveiller la piste d’un complot d’État : les tueurs cherchaient selon elle les papiers secrets de Félix Faure sur l’affaire Dreyfus.

Elle multiplie les mensonges et accuse tour à tour son domestique puis le fils de sa gouvernante. Ses versions contradictoires finissent par la discréditer totalement aux yeux du juge.

Le magistrat découvre enfin que les bijoux déclarés volés avaient été donnés par Marguerite à un bijoutier pour être fondus. L’inculpation pour complicité d’assassinat tombe.

La reine de Paris est incarcérée à la prison de Saint-Lazare. Son procès s’ouvre en novembre mille neuf cent neuf devant la cour d’assises de la Seine.

La foule se presse pour observer cette accusée captivante qui risque la peine de mort. Face aux questions précises du président de la cour, elle s’effondre en larmes, suffoque ou s’évanouit théâtralement.

Son avocat plaide brillamment l’absence de preuves matérielles irréfutables. Après une délibération nocturne, le jury populaire rend un verdict de non-coupabilité.

Marguerite quitte la France deux ans plus tard pour s’installer à Londres. Elle y rédige ses mémoires pour tenter de laver son honneur.

En mille neuf cent dix-sept, elle épouse un jeune aristocrate anglais et devient Lady Abinger. Elle mène dès lors une existence luxueuse et paisible outre-Manche. Elle s’éteint en mille neuf cent cinquante-quatre, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, emportant ses secrets dans la tombe.