Dans un monde de plus en plus urbanisé et connecté, notre lien avec le monde vivant tend à s’étioler progressivement. Cet épisode du podcast « Pour que nature vive », produit par le Muséum national d’Histoire naturelle, donne la parole à Anne-Caroline Prévost, écologue, biologiste de la conservation et directrice de recherche au CNRS.

Au fil de la discussion, la chercheuse explore la manière dont la nature a été peu à peu évincée de notre quotidien et de nos représentations imaginaires. Elle nous invite à repenser notre rapport aux autres êtres vivants pour réintégrer la biodiversité au cœur de notre culture collective.

Ce qu’il faut retenir

L’extinction de l’expérience de nature : les enfants comme les adultes passent de moins en moins de temps au contact direct du vivant, ce qui appauvrit nos sens, notre imaginaire et nos repères intellectuels.

L’artificialisation de nos imaginaires : des œuvres de pop culture pour enfants aux blockbusters de science-fiction, les représentations culturelles occultent progressivement la végétation spontanée et les interactions complexes entre espèces.

Un levier pour la transition sociale : réhabiliter la diversité des histoires naturelles et notre sensibilité au vivant permet d’établir un socle culturel commun et de recréer du lien entre les êtres humains.

L’expérience de nature dès l’enfance

Les jeunes enfants possèdent une curiosité spontanée et immersive envers l’environnement naturel. Lorsqu’ils jouent en extérieur, ils engagent l’intégralité de leurs sens : la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût.

Cette immersion sollicite une grande créativité. Un simple morceau de bois peut ainsi se transformer en une épée magique, un balancier ou un pont de fortune pour secourir un insecte.

L’espace naturel offre une diversité infinie de stimuli non contrôlés par l’humain. En évoluant dans cet environnement en perpétuelle mutation, l’enfant prend progressivement confiance en ses capacités physicales et cognitives.

En grandissant, les adultes abandonnent souvent ces activités gratuites. Les contraintes sociales et professionnelles valorisent la rationalité, la productivité et la gestion des risques.

La nature devient alors un simple décor ou un moyen d’optimiser sa santé mentale. Nous oublions d’interagir avec elle de manière désintéressée, au détriment de notre épanouissement global.

L’appauvrissement du vivant dans la culture populaire

La disparition de la nature s’observe de façon très concrète dans les productions culturelles destinées aux plus jeunes. Une analyse systématique des films d’animation produits entre les années 1930 et 2010 révèle une nette diminution des paysages extérieurs arborés.

À partir des années 1980, les décors urbains et minéraux deviennent prédominants. Les livres illustrés pour enfants connaissent une évolution similaire au profit d’environnements bâtis.

Ce phénomène crée une boucle de rétroaction négative. Moins les créateurs côtoient la nature, moins ils la représentent dans leurs œuvres.

Les jeunes générations construisent alors leurs repères mentaux sans inclure la biodiversité. Lorsqu’ils deviennent adultes, il leur est bien plus difficile de se préoccuper d’un environnement dont ils ignorent tout.

Certaines traditions littéraires et artistiques échappent à ce constat. C’est le cas des récits illustrés amérindiens ou de grands classiques japonais comme la série de la famille Souris, qui placent le détail environnemental au centre du cadre.

La science-fiction pour explorer de nouveaux mondes

La science-fiction constitue un outil narratif puissant pour réinterroger nos certitudes. Ce genre littéraire et cinématographique extrapolate les tendances sociétales actuelles pour bâtir des univers cohérents.

Dans la majorité des superproductions actuelles, la nature est représentée de manière très stéréotypée. Elle apparaît souvent sous la forme d’un paradis perdu ou d’espaces verts extrêmement contrôlés comme des gazons taillés et des plantes en pot.

Les interactions directes entre les personnages humains et les autres espèces vivantes restent marginales. Pourtant, une autre science-fiction existe et permet de concevoir des liens renouvelés avec l’environnement.

Des ateliers participatifs nommés comités de science-fiction sont organisés auprès des étudiants. Ces sessions associent des scientifiques, des auteurs et des artistes afin d’imaginer la vie quotidienne après la transition écologique.

Cette démarche transdisciplinaire permet de libérer la créativité des jeunes chercheurs. Les récits ainsi produits offrent de nouvelles perspectives d’investigation pour la recherche académique.

Raconter des histoires naturelles plutôt que catégoriser

La pensée occidentale moderne a tendance à classifier la nature dans des catégories rigides. On distingue d’un côté les espèces menacées ou utiles et de l’autre les espèces invasives ou nuisibles.

Cette vision utilitariste et modélisée est privilégiée par les acteurs politiques et économiques. Elle occulte cependant la richesse des relations uniques que nous entretenons avec les autres formes de vie.

De nombreuses cultures à travers le monde ne possèdent même pas de mot équivalent à la notion de nature. Elles ne séparent pas artificiellement le monde humain du reste du vivant.

Des travaux de recherche comparatifs montrent de grandes variations de perception selon la culture d’origine. Les observateurs orientaux décrivent un paysage en insistant sur le contexte, le climat et les relations, tandis que les occidentaux identifient d’abord des individus isolés.

Il est indispensable de restaurer la légitimité des récits subjectifs. Raconter une histoire naturelle vécue au lieu de se contenter de nommer une espèce permet de développer une sensibilité plus profonde envers le monde qui nous entoure.

L’exemple de la réhabilitation du pigeon urbain

Le pigeon biset des villes est très souvent qualifié de rat volant et fait l’objet de campagnes de régulation intensives. On lui reproche ses déjections, sa surpopulation supposée et la transmission de maladies.

Des recherches scientifiques nuancent fortement ces préjugés. Les pigeons ne présentent pas de risque sanitaire particulier pour la population et leurs blessures aux pattes découlent des cheveux et fils synthétiques abandonnés sur les trottoirs.

Le fait de nourrir les pigeons est fréquemment perçu comme un comportement irrationnel. Pourtant, les citoyens qui s’y consacrent agissent souvent guidés par un sens élevé de la responsabilité éthique.

Ces oiseaux sont les descendants d’individus domestiqués puis abandonnés par l’humain au fil du siècle dernier. Prendre soin d’eux revient à assumer les conséquences de nos actions passées.

Cette étude démontre que notre regard sur les espèces dites indésirables peut changer radicalement. En abandonnant nos réflexes de contrôle, nous apprenons à faire preuve de bienveillance envers la faune ordinaire.

Remettre la nature au cœur de la transition sociale

Pour retisser des liens solides avec le vivant, il n’est pas nécessaire d’entreprendre de grands voyages. Une observation attentive de cinq minutes par jour au bas de son immeuble peut suffire à éveiller nos sens.

La responsabilité de cette reconnexion ne doit pas reposer uniquement sur les individus. Les décideurs publics doivent aménager des espaces de nature libre dans les villes au lieu de bétonner chaque parcelle.

La biodiversité ne doit plus être le précarré exclusif des experts, des artistes ou des rêveurs. Elle représente le socle fondamental sur lequel reposent nos sociétés.

En intégrant le vivant à notre culture commune, nous pouvons créer des points de rencontre entre des milieux sociaux aujourd’hui divisés. La sensibilité au vivant constitue un puissant levier d’action pour construire un avenir partagé.

Il convient de dépasser l’opposition simpliste entre la raison scientifique et les émotions individuelles. En croisant la rigueur de l’analyse avec la puissance des imaginaires, nous serons en mesure d’aborder collectivement l’aventure de la transition écologique.