Dans cet épisode du podcast du Muséum national d’Histoire naturelle, l’océanographe Pascal Joannot nous invite à plonger dans le monde fascinant des coraux. Longtemps méconnus et parfois confondus avec de simples roches ou des végétaux, ces organismes marins jouent pourtant un rôle crucial dans l’équilibre des océans.

À travers cet échange captivant, l’experte lève le voile sur la vraie nature de ces animaux, leurs secrets de reproduction, la magie de leur symbiose ainsi que les menaces pesant sur leur survie.

Ce qu’il faut retenir

Les coraux sont des animaux de la famille des cnidaires, dotés de cellules urticantes, qui construisent de gigantesques squelettes calcaire depuis des centaines de millions d’années.

Leur survie et leur capacité à bâtir des récifs reposent sur une symbiose unique avec de micro-algues appelées zooxanthelles. Ces dernières apportent la nourriture issue de la photosynthèse tandis que le corail leur offre un abri et des nutriments.

Victimes du réchauffement climatique et de la pollution, les coraux subissent un phénomène de blanchissement mortel qui rompt cette alliance. Cette dégradation menace directement la biodiversité marine ainsi que la protection des côtes et les ressources de millions d’êtres humains.

La véritable nature du corail : un animal méconnu

Pendant très longtemps, la qualification exacte du corail a déclenché de vifs débats au sein de la communauté scientifique.

Dès les années 1720, un jeune chercheur nommé Jean-André Peyssonnel affirme que le corail est un animal. Malheureusement, cette théorie dérange et l’Académie des sciences de Paris le met au ban de la société. Il faudra attendre plusieurs décennies pour que des savants comme Réaumur, Jussieu puis le comte de Buffon reconnaissent enfin cette réalité.

Aujourd’hui, il est établi que le corail appartient au grand embranchement des cnidaires.

Ce groupe rassemble également les méduses, les anémones de mer ainsi que les gorgones. Le mot cnidaire vient d’ailleurs du grec signifiant ortie. Ces créatures possèdent dans leur chair des batteries de cellules urticantes nommées cnidoblastes. Lorsqu’une proie ou un prédateur s’approche, ces cellules projettent un minuscule harpon venimeux.

Les coraux constructeurs de récifs font partie du groupe des hexacoralliaires. Leurs tentacules ainsi que les structures internes de leur squelette se comptent systématiquement par six ou multiples de six. Les récifs actuels ont quant à eux fait leur apparition lors du Trias moyen, il y a environ 240 millions d’années.

La grande nuit d’amour et la naissance du récif

La reproduction des coraux constitue un spectacle naturel absolument époustouflant.

Bien que certains individus émettent directement des larves, la majorité des espèces privilégie la fécondation externe dans l’eau. Ce phénomène survient généralement lors d’une nuit bien précise, quelques jours après la pleine lune.

À cet instant, les coraux expulsent simultanément des milliards d’œufs et de spermatozoïdes.

Observé depuis les profondeurs, cet événement ressemble à une féerie printanière où une neige colorée remonterait vers la surface. Les cellules fécondées forment de petits œufs riches en lipides qui flottent sur l’eau. Cette profusion attire de nombreux poissons qui s’offrent alors un véritable festin. Le lendemain matin, les œufs rescapés colorent la surface de l’océan d’une teinte rosée.

Une fois l’œuf fécondé, il se transforme rapidement en une petite larve mobile appelée planula. Cette larve nage au gré des courants marins jusqu’à trouver un substrat favorable pour se fixer.

Elle se métamorphose alors en un premier polype qui sécrète son propre squelette externe en carbonate de calcium. Ce polype fondateur se multiplie ensuite de manière asexuée par clonage. Il donne ainsi naissance à une colonie entière composée de milliers d’individus connectés entre eux.

La vitesse de croissance varie fortement selon la forme de l’espèce.

Les coraux branchus grandissent très rapidement, gagnant parfois plus de dix centimètres par an. En revanche, les coraux massifs en forme de boule ne progressent que d’un centimètre par an. Une grosse patate de corail d’un mètre de diamètre raconte ainsi plus d’un siècle d’histoire marine. Les scientifiques prélèvent des carottes dans ces structures pour analyser les feuilles de calcaire et reconstituer les variations du climat passé.

Une symbiose parfaite entre animal et végétal

Le secret de la réussite des coraux réside dans leur alliance originale avec le monde végétal.

L’animal corallien héberge au cœur de ses tissus de minuscules algues microscopiques nommées zooxanthelles. Ces deux organismes vivent en parfaite interdépendance :

Les zooxanthelles réalisent la photosynthèse grâce à la lumière du soleil. Ce processus capture le dioxyde de carbone et produit de l’oxygène ainsi que des sucres qui nourrissent directement le polype. En contrepartie, le corail carnivore fournit à l’algue des abris sûrs et des déchets organiques qui lui servent d’engrais.

Cette coopération booste la calcification du corail. Elle permet à l’animal de sécréter rapidement son squelette en aragonite et donne aux récifs leurs magnifiques couleurs chatoyantes.

Une superstructure essentielle pour la planète

Les récifs coralliens représentent les plus vastes bioconstractions de la Terre.

Certaines structures majeurs, comme la Grande Barrière de corail en Australie, sont parfaitement visibles depuis l’espace. Bien qu’ils ne couvrent qu’une infime partie de la surface des océans, ces écosystèmes abritent une biodiversité monumentale.

Ces oasis marines rendent des services écologiques et économiques indispensables.

Près de 800 millions de personnes sur la planète dépendent directement des récifs pour leur alimentation, notamment grâce à la pêche. De plus, les structures récifales forment d’impressionnants brise-lames naturels. Elles atténuent la puissance des vagues et protègent les littoraux de l’érosion et des tempêtes.

Menaces, blanchissement et avenir des océans

Malgré leur robustesse apparente, les coraux restent des organismes extrêmement vulnérables aux perturbations extérieures.

Fixés au fond de l’eau, ils ne peuvent pas fuir face aux agressions. Les rejets industriels et la sédimentation issue des mines étouffent rapidement les colonies. Cependant, le danger le plus redoutable demeure l’élévation de la température de l’eau provoquée par le réchauffement climatique.

Lorsque la chaleur dépasse un certain seuil, la symbiose se rompt dramatiquement.

Soumis à un stress thermique intense, le corail se sépare de ses algues et les expulse. Privé de ses zooxanthelles, l’animal perd sa couleur et devient totalement blanc. Si l’eau ne refroidit pas rapidement, le corail finit par mourir de faim. Les squelettes abandonnés sont alors envahis par des algues filamenteuses, entraînant l’effondrement de la biodiversité locale.

La mort du récif engendre des conséquences sanitaires et économiques très lourdes.

La diminution des stocks de poissons impacte directement les populations locales. De plus, des micro-algues toxiques se développent sur les récifs dégradés. Transmises le long de la chaîne alimentaire, elles provoquent chez l’homme une grave intoxication appelée la ciguatéra. Face à cette urgence, des initiatives internationales et nationales se mobilisent pour préserver et mieux gérer ces trésors inestimables de nos océans.