À l’occasion du salon professionnel IFTM 2024, une table ronde réunit Josette Sicsic, rédactrice en chef de Futuroscopie par Tourmag, et Pierre Josse, figure emblématique du Guide du Routard pendant quatre décennies. À travers la présentation de leur ouvrage collectif intitulé Voyages, c’était mieux avant ?, publié aux éditions L’Harmattan, les deux spécialistes proposent une réflexion nuancée sur la transformation globale de l’industrie touristique.
Loin de succomber à une nostalgie aveugle ou au « tourisme bashing » ambiant, cette synthèse explore l’évolution des pratiques, les choix stratégiques des nations et la tension permanente entre massification et authenticité.
Ce qu’il faut retenir
L’évolution du tourisme mondial ne doit pas s’évaluer à travers le filtre d’une nostalgie simpliste, mais via l’analyse précise des politiques d’aménagement et de gestion des flux adoptées par chaque État.
Le phénomène contemporain du surtourisme reste géographiquement très localisé, concentré sur environ 20 % des territoires, laissant à l’échelle globale d’immenses espaces préservés pour une exploration authentique.
L’opposition traditionnelle entre le « vrai voyageur » et le « simple touriste » s’avère largement illusoire à l’ère numérique, l’essentiel résidant dans la qualité du rapport humain et le respect des cultures locales.
Pourquoi avoir écrit ce livre
La genèse de l’ouvrage repose sur le constat d’un basculer sociétal majeur survenu après la crise sanitaire mondiale. Les auteurs observent une montée en puissance des contestations citoyennes contre les excès du secteur touristique, notamment dans des métropoles européennes saturées comme Barcelone ou Dubrovnik. L’objectif éditorial consiste à dresser un bilan objectif après plusieurs décennies de mutations économiques et démographiques régulières.
Josette Sicsic insiste sur la volonté de transmettre aux jeunes générations un récit démystifié des grands voyages mythiques des années 1970. Si l’époque offrait une liberté apparente, elle comportait des contraintes matérielles, sanitaires et sécuritaires souvent occultées par le roman national de l’insouciance. De son côté, Pierre Josse refuse fermement de céder à la tendance du dénigrement systématique du tourisme, rappelant que la hausse des départs en vacances constitue un indicateur direct de l’élévation du niveau de vie des classes moyennes à l’échelle internationale.
Des trajectoires nationales contrastées
L’analyse comparative montre à quel point les choix de développement nationaux conditionnent l’expérience des visiteurs et le quotidien des populations hôtes.
Cuba illustre l’impact des revirements politiques et des crises économiques extrêmes. Après des décennies de voyages militants et le développement d’initiatives locales prometteuses comme les repas chez l’habitant (paladars) ou les chambres d’hôtes (casas particulares), le modèle touristique subit de plein fouet l’embargo, les hésitations étatiques et la détresse sociale du peuple cubain.
La Chine incarne un essor maîtrisé mais parfois poussé à l’excès. Le pays est passé d’un isolement complet à une intégration réussie du tourisme comme vecteur de puissance culturelle. Cependant, la dénaturation de sites historiques préservés, tels que la cité ancienne de Pingyao, montre les dangers d’une modernisation infrastructurelle mal adaptée aux contraintes du patrimoine.
L’Irlande est citée comme un modèle de réussite et de constance. En appuyant sa promotion institutionnelle sur l’autodérision, le tissu social traditionnel et la mise en valeur du patrimoine culturel sans artifices, l’île a su accueillir des flux massifs sans altérer l’hospitalité légendaire de ses habitants ni provoquer de rejet populaire.
L’Amérique latine et l’Europe : mutations et désillusions
L’histoire récente du continent sud-américain montre une nette amélioration des conditions globales de séjour. Longtemps caractérisée par des dictatures militaires violentes, des fermetures politiques et une insécurité chronique, la région a su démocratiser ses institutions. Cette stabilité retrouvée a permis l’émergence d’un tourisme plus vertueux, tirant les enseignements des erreurs d’aménagement commises par d’autres nations émergentes.
En revanche, certaines destinations européennes paient le prix fort d’une urbanisation anarchique héritée du siècle dernier. L’Espagne littorale souffre d’un manque historique de planification urbaine, matérialisé par des concentrations hôtelières massives. De plus, la volonté contemporaine de certains territoires insulaires, comme l’archipel des Cyclades, d’adapter leurs infrastructures portuaires aux navires de croisière géants suscite une opposition vive de la part des populations locales désireuses de préserver leur cadre de vie.
Les nouvelles menaces sur le voyage : géopolitique et sécurité
Les tensions géopolitiques contemporaines et la montée de l’insécurité représentent le véritable frein à l’exploration du monde. Le développement du terrorisme dans plusieurs régions du continent africain a brisé des dynamiques économiques et sociales prometteuses. L’impossibilité d’accéder à des territoires comme le Mali, le Niger ou le Burkina Faso constitue une perte culturelle immense.
Cette fermeture progressive de zones entières détruit les mécanismes de solidarité locale et l’économie du partage élaborée au fil des décennies. L’instabilité politique restreint mécaniquement la carte du monde accessible aux usagers, concentrant par contrecoup les flux touristiques mondiaux sur un nombre plus restreint de destinations jugées sûres.
Souvenirs marquants et dimension spirituelle
Au-delà des données économiques, l’essence du voyage réside dans la confrontation directe avec l’altérité et l’immersion culturelle spontanée.
Les récits de voyages passés évoquent un Afghanistan autrefois ouvert et accueillant le long des routes asiatiques, contrastant radicalement avec le verrouillage idéologique et sociétal actuel. Cette rupture historique souligne la fragilité des équilibres politiques et la réversibilité des libertés individuelles.
L’expérience des rituels traditionnels, à l’image du Candomblé au Brésil, témoigne de la profondeur des liens sociaux tissés par les manifestations spirituelles et populaires. Toutefois, ces traditions séculaires font face à de nouvelles pressions doctrinales et sociologiques qui menacent la diversité culturelle et la tolérance religieuse au sein de certaines sociétés émergentes.
Conclusion : tourisme ou voyage, un débat dépassé ?
La distinction sémantique entre le « touriste » et le « voyageur » relève largement d’une posture intellectuelle obsolète. À l’ère de l’assistance permanente, de la géolocalisation et des réseaux numériques, la notion d’aventure absolue est devenue marginale. Pour autant, la capacité à vivre des moments authentiques reste pleinement accessible.
Le tourisme moderne ne doit pas être perçu comme une fatalité destructrice. Dès lors que l’on s’écarte des circuits surfréquentés et que l’on privilégie le respect des populations d’accueil, le voyage demeure un formidable outil d’ouverture d’esprit, d’apprentissage et d’interculturalité.