Organisée par le Muséum national d’Histoire naturelle, la conférence « Innovation : Un océan de promesses » réunit deux personnalités passionnées aux parcours atypiques : Jérôme Delafosse, explorateur et chef d’expédition du navire Energy Observer, et Franck Zal, chercheur en biologie marine devenu entrepreneur à la tête de la société Hemarina.

À travers leurs retours d’expérience respectifs, la soirée met en lumière le rôle crucial des océans comme source inépuisable de solutions face aux défis environnementaux et médicaux contemporains.

Tous deux témoignent des défis posés par les innovations de rupture, nécessitant de bousculer les normes établies pour transformer le potentiel marin en progrès concret pour la société.

Ce qu’il faut retenir

  • Le biomimétisme et l’océan comme réservoirs de solutions : qu’il s’agisse de la molécule d’hémoglobine du ver marin arénicole pour révolutionner la médecine ou du mix énergétique marin fondé sur l’hydrogène, l’océan offre des réponses inédites aux enjeux climatiques et de santé publique.
  • L’innovation de rupture face au mur réglementaire : la création de technologies novatrices se heurte invariablement aux trois étapes classiques du scepticisme institutionnel : la raillerie initiale, la méfiance liée au risque perçu, puis l’acceptation comme une évidence une fois le succès démontré.
  • Le passage indispensable du constat à l’action : Qqitter la posture d’observation pour s’engager concrètement exige de la ténacité, du culot et une volonté constante de convaincre les décideurs comme le grand public.

Energy Observer : l’odyssée de la transition énergétique

Jérôme Delafosse introduit le projet Energy Observer, un ancien catamaran de course de 30 mètres entièrement reconditionné pour devenir le premier navire autonome en énergie et sans émission de gaz à effet de serre ni particules fines.

Contrairement aux voiliers traditionnels qui dépendent historiquement de carburants fossiles pour leur vie à bord et leur électronique, ce bateau puise son énergie directement dans la nature grâce à un couplage de technologies renouvelables.

Le navire embarque 160 mètres carrés de panneaux solaires à haute efficacité, des ailes de traction automatisées inspirées de l’aéronautique et des hydroliennes.

Pour résoudre le problème central de l’intermittence des énergies renouvelables, l’équipage combine un stockage à court terme par batteries avec une chaîne hydrogène complète à bord. L’eau de mer est pompée, dessalée, déionisée puis électrolysée à l’aide du surplus d’énergie propre. L’hydrogène ainsi produit est stocké sous haute pression avant d’être réinjecté dans une pile à combustible lors des périodes sans vent ni soleil, ne rejetant que de l’eau pure.

Cette odyssée de plusieurs années à travers le globe vise à tester ces technologies en milieu extrême, démontrant qu’elles peuvent s’appliquer à terme à l’échelle d’une maison, d’un quartier ou d’une ville entière.

Hemarina : la révolution médicale issue des profondeurs

Franck Zal retrace son parcours scientifique, guidé dès l’enfance par la vocation de l’exploration sous-marine. Ses travaux de recherche fondamentale au CNRS portaient sur la respiration des organismes vivant dans les milieux extrêmes, notamment l’arénicole, un ver marin capable de survivre plusieurs heures sans oxygène à marée basse.

Il découvre chez ce ver une molécule d’hémoglobine extracellulaire universelle, véritable ancêtre de nos globules rouges, capable de fixer quarante fois plus d’oxygène que l’hémoglobine humaine et dépourvue de typage sanguin.

Face au refus du monde académique de transférer cette découverte vers la clinique, il choisit de quitter le secteur public pour fonder Hemarina afin d’exploiter cette plateforme technologique d’une portée gigantesque.

La première application majeure concerne la préservation des greffons d’organes lors des transplantations. En maintenant les tissus parfaitement oxygénés pendant la phase critique d’ischémie, cette solution prolonge la durée de vie des organes et améliore considérablement la réussite des greffes, répondant directement à la pénurie mondiale de greffons.

Cette technologie a déjà permis des réussites médicales extraordinaires, à l’image de la seconde greffe totale du visage réalisée par le professeur Lantieri, et ouvre la voie à plus de vingt applications thérapeutiques, des pansements cicatrisants pour le pied diabétique jusqu’à un substitut sanguin universel lyophilisé.

Les obstacles de la réglementation et du changement de mentalité

Les deux intervenants soulignent la similarité des embûches rencontrées lors du déploiement de leurs projets respectifs. L’introduction d’une innovation de rupture se heurte inévitablement à l’absence de cadres réglementaires adaptés et au conservatisme des institutions.

Pour l’arénicole, l’administration médicale manquait de formulaires pour classer une molécule issue d’un invertébré marin. Pour Energy Observer, le scepticisme initial portait sur la faisabilité financière et la prétendue dangerosité de l’utilisation de l’hydrogène à bord.

Tous deux rappellent les trois phases inévitables traversées par tout projet novateur : les moqueries du début, le sentiment d’une prise de risque excessive, puis la reconnaissance tardive du caractère évident de la solution.

Face à ces lenteurs administratives qui ralentissent le progrès et coûtent des vies ou du temps face à la crise climatique, les deux entrepreneurs misent sur la pédagogie, le lobbying politique et la sensibilisation sur le terrain pour faire évoluer les textes de loi et changer le paradigme sociétal.

Éthique, élevage et ressources maritimes

La question du prélèvement du vivant et de la préservation de l’écosystème marin a suscité de nombreux échanges avec le public. Franck Zal précise que sa démarche s’inscrit dans un respect strict de la biodiversité : aucun ver n’est prélevé dans la nature pour la production médicale.

Hemarina a développé sa propre ferme marine à Noirmoutier, maîtrisant le cycle de reproduction des arénicoles en bassin afin d’assurer une traçabilité totale conforme aux normes pharmaceutiques.

Le besoin en matière première reste d’ailleurs extrêmement réduit, quelques dizaines de kilogrammes de ver permettant d’extraire suffisamment de molécules pour traiter des milliers de patients sur les listes d’attente de greffe.

Face aux interrogations éthiques liées à l’exploitation des invertébrés, Franck Zal et Jérôme Delafosse rappellent l’importance de hiérarchiser les priorités environnementales. Le véritable enjeu écologique réside dans le changement de nos modes de consommation globale et l’abandon des énergies fossiles plutôt que dans l’élevage contrôlé d’organismes marins destinés à sauver des vies humaines.

Conclusion et perspectives d’avenir

Qu’il s’agisse de décarboner le transport maritime ou de réinventer la médecine d’urgence, l’océan s’impose comme une matrice d’innovations durables et prometteuses pour le XXIe siècle.

À travers leur témoignage, Jérôme Delafosse et Franck Zal appellent chacun à réactiver son imagination collective et à devenir un ambassadeur du changement.

Leur démarche démontre que la ténacité individuelle, associée à une compréhension fine des mécanismes naturels, permet d’ouvrir des voies inédites pour protéger la planète et la vie humaine.