Cette conférence aborde la transformation statutaire et symbolique des objets rituels du Mali. Longtemps considérées à travers le filtre réducteur d’une Afrique ahistorique, les productions culturelles bamana témoignent au contraire d’une dynamique d’échanges, d’adaptations et de mutations profondes.
Le chercheur Jean-Paul Colleyn analyse la manière dont ces pièces chargées de sacré se sont progressivement métamorphosées en objets d’art, sous l’effet conjugué des bouleversements sociaux, de la mondialisation et de l’essor de l’islam.
Ce qu’il faut retenir
L’histoire culturelle des populations bamana repose sur trois axes fondamentaux :
Les objets rituels bamanas s’inscrivent dans une histoire mouvementée, faite d’emprunts et de créativité continue, loin de l’image d’Épinal d’une société primitive statique.
La valeur esthétique accordée à ces masques et statuettes découle d’un processus occidental d’artification qui isole l’objet de sa fonction sociale et spirituelle d’origine.
Les mutations contemporaines, l’extension de l’islamisation et les transformations économiques provoquent un effritement rapide des cultes traditionnels et de leurs supports matériels.
Une relecture historique et critique de l’art bamana
Les approches occidentales ont souvent enfermé l’Afrique de l’Ouest dans des mythologies primitivistes. On a cherché à y voir des communautés figées, préservées à l’écart du cours du temps. L’histoire de la vallée du Niger s’avère pourtant complexe et jalonnée de brassages de populations. Les échanges commerciaux, les conquêtes militaires et les évolutions religieuses ont façonné en permanence les expressions matérielles.
L’appellation même de Bambara relève d’une désignation extérieure. Les populations se reconnaissent sous le terme de Bamana. Dans un sens populaire local, ce mot désigne les groupes demeurés attachés aux cultes du terroir. Ces derniers refusent de se convertir aux monothéismes abrahamiques. La bamanaya constitue une manière d’être au monde. Elle repose sur la divination, le culte des ancêtres et la médiation de figures sacrées.
La notion d’artification permet de comprendre le changement d’ambiance. Lorsque nos institutions muséales saisissent un objet rituel, elles le détachent de son environnement natif. La pièce perd sa charge vivante, sa scénographie, ses chants et ses danses associées. Elle devient une œuvre d’art appréciée pour ses qualités formelles. Ce changement de regard nous appartient en propre. Il a été formalisé par la pensée esthétique occidentale.
Les sociétés d’initiation et la matérialisation du sacré
Le fonctionnement social traditionnel repose sur des confréries ésotériques. Ces institutions masculines transmettent des connaissances réservées aux seuls initiés. Elles utilisent des objets sculptés pour canaliser des puissances spirituelles. Ces entités ne sont pas forcément bienveillantes. Il convient de les apaiser par des sacrifices, des rituels et des offrandes rigoureuses.
Les masques tchiwara illustrent parfaitement cette richesse créative. Ces cimiers représentent des créatures mythiques mêlant l’antilope et le fauve. Ils accompagnent les travaux champêtres et encouragent les cultivateurs lors du désherbage. Les sculpteurs ont décliné ce thème sous une multitude de styles régionaux. Cette diversité architecturale montre toute la liberté plastique des artisans, souvent forgerons de profession.
Le culte du Jo constitue un rite de passage obligatoire dans certaines régions du sud du Mali. Tous les sept ans, les jeunes gens subissent une initiation collective pour entrer dans le monde adulte. Des statuettes aux formes féminines très élancées célèbrent alors la fécondité, la beauté et l’équilibre social. Elles incarnent des idéaux esthétiques et éthiques partagés par l’ensemble du groupe.
L’informe et le pouvoir des fétiches
Outre les masques aux lignes épurées, la culture bamana produit des objets à l’aspect brutal et déroutant. Le culte du Kono et celui du Komo emploient des amalgames sacrés appelés boliw. Ces réceptacles sont façonnés à partir de terres, d’écorces, de sang sacrificiel et de substances diverses. Leur surface croûteuse ne cherche pas à séduire l’œil. Elle concentre une force magique redoutable.
Ces amalgames fonctionnent comme des condensés du monde. Chaque ingrédient végétal ou minéral fait référence à une vertu thérapeutique ou spirituelle. L’objet accumule des charges sacrificielles au fil du temps. Il devient si lourd symboliquement que son maniement exige des précautions extrêmes. Ces créations relèvent d’une forme d’esthétique de l’informe. Elles ont d’ailleurs fasciné les avant-gardes artistiques européennes du vingtième siècle.
La dualité entre le visible et le caché structure ces pratiques. Le masque montré lors des sorties publiques ne constitue qu’une partie du rituel. Il s’accompagne d’un enseignement oral dispensé au fond des bois sacrés. Les paroles proférées par le masque sont parfois traduites ou tournées en dérision par un bouffon. Ce contrepoint comique permet de tempérer l’effroi inspiré par les puissances invisibles.
Facteurs de déclin et mutations contemporaines
Les cultes traditionnels connaissent un recul accéléré depuis plusieurs décennies. Ce mouvement s’est amorcé au dix-neuvième siècle avec les guerres de conquête et l’expansion de l’islam. L’instauration de l’état colonial puis l’avènement de la république indépendante ont poursuivi cette dynamique. Le régime postcolonial a cherché à moderniser la société en marginalisant les coutumes jugées rétrogrades.
Les facteurs socio-économiques jouent un rôle prépondérant dans cette désaffection. L’essor de l’individualisme, la monétarisation des échanges et l’exode rural des jeunes affaiblissent la solidarité villageoise. L’accès à l’instruction et la pression démographique modifient l’organisation de l’espace. Les bois sacrés s’effacent progressivement au profit de la pression agricole et de l’aménagement des voies de transport.
L’islamisation massive offre aux individus un réseau social élargi et un statut prestigieux. La conversion permet d’échapper aux lourdes contraintes financières et rituelles imposées par les aînés. Les jeunes ruraux partis travailler dans les grandes villes ou à l’étranger adoptent ce nouveau cadre. Ils délaissent les rituels d’initiation de leurs villages d’origine.
Réinventer le patrimoine à l’ère globale
La disparition des sanctuaires traditionnels ne signifie pas pour autant la fin de toute créativité. Les savoirs anciens se déplacent vers le milieu urbain. Certains thérapeutes et devins s’installent à Bamako. Ils réinventent des formes de consultation qui combinent des éléments traditionnels et des emprunts profanes. Ces acteurs répondent aux angoisses de la vie citadine contemporaine.
Les traditions orales et musicales conservent une vraie vitalité grâce aux confréries de chasseurs. Ces hommes jouissent d’un immense prestige populaire. Leurs chants, accompagnés par la harpe-luth, racontent les exploits des héros du passé. Ces performances publiques rassemblent des foules nombreuses lors des grandes occasions sociales et familiales.
Le statut des anciens dieux bamana s’est irréversiblement métamorphosé. Sortis de leurs sanctuaires délabrés, les masques et les objets rituels habitent désormais les vitrines des musées et les collections privées. Ils y témoignent d’une maîtrise plastique exceptionnelle. Cette mémoire matérielle rappelle la profondeur de la pensée métaphysique de l’Afrique de l’Ouest.