« Passe Passe »  de Martine Lombard

Un tour de « Passe-passe » avec l’écrivaine Martine Lombard &; Un recueil de treize nouvelles ou treize tranches de vie de personnages, à un tournant de leur existence, qui décident un jour d’infléchir leur trajectoire personnelle et quittent une voie toute tracée.

« Passe-passe » est le premier livre écrit en français par Martine Lombard. Les treize nouvelles présentées dans cet ouvrage de 208 pages, édité par Médiapop Editions en septembre 2021, a pour toile de fond l’Allemagne des années 1980-1990, avant et après la chute du mur de Berlin. Certaines histoires se déroulent en Allemagne de l’Ouest, en Allemagne de l’Est, en Allemagne réunifiée et d’autres encore en France.

Martine Lombard se dévoile, mais se fait discrète dans ce livre où elle a à cœur de décrire des destins individuels de personnes sur le fil du rasoir, prêtes à basculer d’un côté ou de l’autre mais qui finissent toujours par choisir leur camp. Certaines nouvelles sont des fictions, d’autres sont autobiographiques et d’autres associent ces deux caractères car elles sonnent comme des transcriptions de souvenirs réels vécus ou de situations observées par l’auteure. Quoiqu’il en soit, toutes ont en commun, de près ou de loin, l’Allemagne de l’Est, la RDA.

Martine Lombard, a grandi à Dresde au cœur du bloc de l’Est, derrière « le rideau de fer » et y a vécu pendant vingt-deux ans. En 1986, trois ans avant l’ouverture du mur de Berlin, elle décide, à la faveur d’un mariage blanc avec un professeur de français, de tout quitter pour aller vivre à Paris. Elle doit y retrouver son « mari », mais celui-ci est indifférent et ne l’aime pas. Elle va alors repartir de zéro, ou presque et devoir apprendre à vivre seule dans un autre pays, connaître la douleur du déracinement et le chagrin de l’exil. Elle en paiera le prix mais acceptera ce changement car son cheminement personnel ainsi qu’un évènement fort (tentative de recrutement par la Stasi) vont l’aider à franchir le pas et faire ce choix totalement assumé. C’est de cette époque, de ses expériences et de ses blessures que sont nées les treize nouvelles de ce recueil.

L’écriture de Martine Lombard est fascinante. Rien n’est décrit de façon classique et c’est une myriade de détails qui font exister une scène permettant au lecteur de capter l’ambiance. Son style épuré, fait de mots choisis, permet de développer ses récits d’une façon claire et précise. C’est une écriture percutante, taillée à la serpe et très plaisante à lire, qui plonge le lecteur au cœur de la vie et de l’âme des personnages. Le fait d’écrire en français et non pas en allemand, sa langue maternelle, « libère » sans doute Martine Lombard et lui permet ce style vif et sans complexe. Martine Lombard ne veut pas uniquement décrire et raconter, elle veut partager, et ça marche !

Il n’y a pas que les difficultés de l’exil qui sont abordés dans ce livre. Les thèmes traités sont universels tels l’abandon, l’amour déçu, le handicap, la vie quotidienne, sentimentale et professionnelle, les souvenirs…

« Vacances d’été » est la première nouvelle, qui aborde le sujet des difficultés familiales après la réunification des deux Allemagnes. Le père de famille, nommé Mathias, empreint de nostalgie, organise des vacances avec ses parents, sa femme et ses enfants. Les vacances en famille est un sujet que tout le monde a ou aura vécu, mais ce sujet universel revêt ici une particularité car les parents de Mathias sont des Ossis (ex-allemands de l’Est) qui, à la grande surprise du père de famille, n’ont pas accepté la réunification des deux Allemagnes. Malgré les années accumulées après la chute du mur,,Mathias va constater avec stupeur, l’aigreur de ses parents et leur profond ressentiment vis-à-vis des « Wessis » (ex-allemands de l’Ouest). Vivant désormais dans la nostalgie de l’Est, se sentant un peu comme des citoyens de seconde zone, les parents de Mathias expriment désormais leur frustration en votant pour l’extrême droite. Matthias est choqué et déstabilisé, d’autant qu’avec sa femme et ses enfants la situation est également bien tendue… Difficiles vacances, qui démarrent mal mais vont permettre à chacun d’exprimer le fond de sa pensée.

« La baignoire » est une nouvelle très révélatrice d’une situation que connaissent ou connaitront toutes les jeunes filles isolées (qu’elles soient allemandes en France comme dans le texte, ou simplement provinciales dans une grande ville). C’est l’histoire d’un quiproquo entre une jeune fille est-allemande vivant seule dans une grande ville et un jeune homme qui, lui aussi étranger et exilé, cherche à combler sa solitude. Heureusement pour elle, la jeune-fille aura des arguments pour se sortir de cette situation…

La vie dans un camp de défense civile de jeunes pionnières en RDA est aussi bien racontée. « L’héroïne du jour » décrit la vie intime de deux amies qui vivent avec un groupe de jeunes filles dans ce camp de « mise aux normes » est-allemand. On y découvre la vie en communauté mais aussivle chantage à l’inscription à l’université et autres contraintes visant à faire de ces jeunes filles dev« futures travailleuses-ménagères-mères-mariées-et-divorcées », « locataires d’immeublesvpréfabriqués en dalles de béton » ; une ambiance qui va exacerber le désir de fuite vers l’ouest de
l’une d’entre d’elle.

Dans « Vous me facilitez les adieux », clairement autobiographique, l’auteure raconte son départvpour Paris, ce moment douloureux où elle quitte sa patrie la RDA pour venir vivre en France. « La candidate» reprend mots pour mots les rapports de la Stasi à la suite de leur tentative de recrutement de l’écrivaine. Comme dans les romans d’espionnage, c’est excitant et glaçant à la foi.

L’auteur traque des vies qui se détraquent et qui basculent. « La mendiante et la princesse » est une nouvelle dérangeante, d’autres son émouvantes mais aucune ne sort du lot car elles sont toutes exceptionnelles dans leur genre. Martine Lombard adopte un art consommé de la brièveté, de la litote qui lui permet de dire le drame d’un personnage ou d’évoquer la complexité d’un autre en toute simplicité.

Lisez ces treize nouvelles et vous découvrirez la vie de l’auteure et les raisons qui l’ont poussé, comme tant d’autres, à l’exil alors que tout n’était pas mauvais, ni triste, ni gris en RDA ! « Passe- passe », le recueil de nouvelles de Martine Lombard, est la mémoire de cette histoire singulière de l’Allemagne des années 1980-1990 qui se doit d’être gardée vivante et partagée.

Anne GALLOU

Passe-Passe – MEDIAPOP EDITIONS – 14 €