Dans cette conférence inaugurale de la Chaire du Louvre dispensée en 2012, l’historien et professeur Anthony Grafton interroge les bouleversements profonds apportés par la numérisation du livre et l’émergence des écrans. Face aux prédictions alarmistes ou enthousiastes annonçant la mort de l’imprimé, l’érudit remonte le cours de l’histoire pour mettre en perspective la crise actuelle.
Il démontre avec finesse que les mutations contemporaines du texte, loin d’être inédites, réactivent des pratiques de lecture, de collaboration et d’annotation déjà très vivantes depuis l’Antiquité, la Renaissance et le Grand Siècle.
Ce qu’il faut retenir
1. La révolution numérique n’est pas une rupture absolue : l’interactivité, le saut d’une référence à une autre et la fragmentation de la lecture existaient déjà à l’époque moderne et dans l’Antiquité, notamment à travers la pratique intensive des annotations marginales et l’usage des rouleaux.
2. Le passage au support électronique transforme la physiologie et la psychologie de la lecture : le balayage visuel en forme de F et la sollicitation constante du cortex préfrontal modifient l’assimilation des informations, favorisant la superficialité au détriment de la mémoire profonde.
3. La page imprimée constitue un véritable espace de création collaborative et un support irremplaçable d’appropriation intellectuelle : elle offre une matérialité pérenne et une expérience tactile que le livre numérique, soumis aux contraintes des plateformes et au risque de volatilité, peine à égaler.
Une révolution culturelle face à la mémoire du livre
L’arrivée des écrans, des liseuses et des réseaux virtuels transforme la relation fondamentale que l’être humain entretient avec le texte écrit. Les compagnons de voyage rivent désormais leurs yeux sur de minuscules fenêtres rétroéclairées, tandis que les grandes bibliothèques numérisent leurs fonds patrimoniaux par millions de feuillets.
Certains observateurs prédisent la fin irrévocable du papier, assimilant l’écran à un grand rouleau infini qui se déploie à nouveau, comme aux premiers temps de l’écriture. La page physique, cet espace structuré et soigneusement conçu par des générations d’imprimeurs et de typographes, semble s’évanouir dans l’espace immatériel.
Cette disparition redoutée emporterait avec elle les notions d’originalité, de propriété intellectuelle et de droit d’auteur. Le texte devient une mosaïque mouvante, un matériau fluide que chaque internaute peut modifier, partager et réagencer au gré de ses parcours virtuels.
La page comme espace de création et de collaboration
Historiquement, la page n’a jamais été un simple réceptacle passif pour la pensée isolée d’un auteur. Dès les premiers temps de l’imprimerie, le livre se présentait comme une scène publique et un chantier collectif associant savants, dessinateurs et graveurs.
En 1542, le médecin Leonhart Fuchs publie un herbier révolutionnaire fondé sur l’observation directe des plantes. Pour transmettre cette connaissance visuelle inédite, il associe étroitement à son œuvre le dessinateur, le clariste et le graveur, allant jusqu’à faire figurer leurs portraits au même titre que le sien.
Un an plus tard, André Vésale fait paraître son traité d’anatomie, où les figures d’écorchés gravées par des artistes italiens remettent directement en cause l’autorité des textes anciens de Galien. La page devient alors le théâtre d’une rupture épistémologique où l’image et l’observation scientifique contestent le savoir livresque traditionnel.
De la même façon, Galilée transforme la perception du monde à travers ses petits traités illustrés. En insérant dans le corps du texte ses dessins de la Lune et des lunes de Jupiter vus au télescope, il fait s’effondrer le cosmogonie ptoléméenne par la seule puissance visuelle de la page imprimée.
Les paradoxes de la lecture numérique
Aujourd’hui, l’écran permet lui aussi d’associer texte, sons, graphiques et vidéos. Pourtant, les recherches cognitives récentes nuancent fortement l’enthousiasme suscité par la lecture sur support électronique.
Les examens en imagerie médicale révèlent que la lecture sur écran sollicite de façon intensive le cortex préfrontal latéral, la zone dédiée à la prise de décision et à la résolution de problèmes. Le lecteur, sans cesse sollicité par des liens et des choix de navigation, conserve plus difficilement les données dans sa mémoire à long terme.
À l’inverse, la lecture linéaire sur papier favorise un transfert régulier de l’information vers la mémoire permanente. Le cerveau absorbe le contenu sans la distraction permanente créée par l’hypertexte et le défilement.
Les comportements visuels mesurés sur le web montrent une tendance au balayage rapide. L’œil parcourt généralement la page selon un schéma en forme de F, lisant la première ligne, descendant le long de la marge puis effectuant une traversée plus courte avant de fuir vers le bas. La consultation moyenne d’une page web ne dure ainsi que quelques dizaines de secondes.
Pratiques anciennes de la lecture fluide et annotée
Pour autant, l’idée selon laquelle les lecteurs du passé lisaient tous de manière passive et uniforme relève du mythe. À la Renaissance, des érudits pratiquaient déjà une lecture fragmentée, dynamique et éminemment sociale.
Un homme comme Nicolas Machiavel modulait son rapport au texte selon les heures de la journée. Le jour, il lisait des petits poèmes d’amour au bord d’une fontaine : le soir, vêtu de ses habits de cour, il entrait dans son cabinet pour dialoguer intensément avec les historiens de l’Antiquité.
D’autres savants entouraient leurs bureaux de pupitres pivotants et de roues à livres pour garder simultanément plusieurs volumes ouverts. Ils annotaient abondamment les marges, transformant l’imprimé en un manuscrit personnalisé.
Isaac Casaubon surchargeait de notes manuscrites ses livres grecs au point de convertir chaque exemplaire en une œuvre unique. De son côté, Gabriel Harvey lisait les historiens romains aux côtés d’hommes d’État et de poètes, faisant de la marge de ses livres le procès-verbal de débats politiques très vivants.
Pertes, gains et vulnérabilité du texte virtuel
Chaque mutation technologique s’accompagne à la fois de bénéfices indiscutables et de pertes irréparables. Le passage du manuscrit médiéval à l’imprimé avait déjà entraîné une standardisation visuelle et l’abandon temporaire des enluminures complexes au profit de gravures sur bois souvent plus ternes.
De nos jours, le livre numérique pose la question fondamentale de la propriété et de la pérennité des œuvres. Les fichiers achetés sur des plateformes distantes restent la propriété d’entreprises privées qui peuvent, à tout moment, les supprimer ou en modifier l’accès à distance.
De plus, l’expérience physique du livre papier, la possibilité d’y laisser des marques tangibles, de corner une page ou de conserver une trace matérielle de son parcours intellectuel constituent un ancrage irremplaçable pour la mémoire humaine.
Si la vitesse et la portée de l’outil numérique représentent un progrès inestimable pour la recherche contemporaine, la matérialité de la page imprimée demeure le garant essentiel de la profondeur, de la concentration et de l’appropriation intime du savoir.