L’émission judiciaire d’Europe 1 explore les affaires criminelles à travers le filtre des expertises psychiatriques et psychologiques. En ouvrant le dossier de mise en accusation de Natacha Fortage, les intervenants reconstituent l’engrenage fatal qui a coûté la vie à son compagnon.

Ce récit décortique la trajectoire d’une femme brisée, ballotée depuis l’enfance par l’abandon, dont la quête d’amour s’est heurtée à une relation sous emprise toxique.

Ce qu’il faut retenir

  • Un drame passionnel sur fond d’alcoolisme : le 31 octobre 2017 à Bordeaux, Natacha Fortage tue son compagnon Adil Zaki d’un coup de couteau au cœur lors d’une violente dispute, affirmant immédiatement aux secours qu’il s’agissait d’un geste de défense involontaire.
  • Une faille narcissique issue de l’enfance : balayée par des abandons successifs durant ses premières années, l’accusée a développé un syndrome d’attachement insécure et une profonde peur du rejet, la rendant vulnérable aux relations d’emprise.
  • Un jugement empreint d’humanité : face aux réquisitions sévères du ministère public exigeant 14 ans de réclusion, la cour d’assises de la Gironde retient les circonstances atténuantes de la détresse psychologique et la condamne à 6 ans de prison.

Un coup de téléphone sous le choc

Au soir du drame, les secours reçoivent un appel paniqué de Natacha Fortage. Elle répète en boucle ne pas avoir voulu tuer son ami.

Les forces de l’ordre interviennent dans un appartement bordelais. Ils y trouvent la suspecte dans un état d’ébriété avancé, effondrée en larmes aux côtés de la victime.

Adil Zaki succombe rapidement à ses blessures. L’autopsie et les analyses confirment une plaie unique au thorax et une alcoolémie élevée chez la jeune femme.

Placée en garde à vue puis hospitalisée pour des contusions, l’accusée maintient une version constante. Elle parle d’un tragique accident survenu lors d’une altercation.

L’analyse des experts psychiatres et psychologues

Les spécialistes mandatés par la justice soulignent l’authenticité des regrets exprimés par l’accusée. Ses réactions au cours des entretiens ne relèvent pas de la manipulation.

Le médecin psychiatre observe une femme frêle, marquée par un profond sentiment de culpabilité. Ses pleurs manifestent un état de stress post-traumatique sévère.

L’expert psychologue note que la prévenue a immédiatement tenté de prodiguer les premiers soins avant de composer le numéro d’urgence. Cette attitude contredit toute volonté homicide préméditée.

Le choc de l’événement et la peur d’avoir frôlé sa propre mort ont engendré des flashs intrusifs et des attaques de panique quotidiennes durant sa détention.

Une enfance marquée par la rupture et l’insécurité

Le parcours personnel de Natacha révèle des failles anciennes. Née d’un père inconnu qui l’a abandonnée avant sa naissance, elle subit la négligence de sa mère biologique.

Confiait brièvement à des tiers, la petite fille fait l’objet de signalements répétés pour maltraitance par défaut de soins.

Elle subit ensuite un tiraillement incessant entre sa mère et ses proches. Les décisions judiciaires alternent les placements et les retours au foyer maternel.

C’est finalement vers l’âge de quatre ans qu’elle trouve une stabilité durable. Son grand-oncle et sa grand-tante l’adoptent définitivement dans la région bordelaise.

Cette période initiale a perturbé la construction de sa sécurité intérieure. Malgré l’affection de ses parents adoptifs, le traumatisme du rejet précoce est resté ancré dans son inconscient.

De l’instabilité affective à l’emprise conjugale

Devenue adulte, l’accusée mène une vie professionnelle stable dans la restauration et le secrétariat. Mais ses choix affectifs reflètent la peur constante d’être délaissée.

Après l’échec de relations de longue durée et la naissance de son fils, elle fait la rencontre d’Adil Zaki dans le bar où elle travaille.

La relation bascule rapidement. Le compagnon fait preuve d’une jalousie maladive et d’un comportement extrêmement possessif au quotidien.

Les violences physiques et verbales s’accumulent. La jeune femme subit des insultes, des humiliations et des dégradations matérielles répétées.

Incapable de rompre définitivement, elle s’enferme dans un mécanisme d’emprise. L’alcool devient pour elle un anesthésiant pour supporter les crises de son partenaire.

Le soir du drame et la réaction de survie

La journée des faits débute par des disputes répétées, attisées par une forte consommation d’alcool de part et d’autre.

À l’intérieur de l’appartement, le ton monte rapidement. Le compagnon bouscule la jeune femme, la saisit par la gorge et lui dérobe son téléphone portable.

Prise de terreur à l’idée d’être étouffée, elle parvient à se dégager et se réfugie dans la cuisine.

Pour dissuader son agresseur qui la poursuit, elle attrape un couteau de cuisine. Elle le tient devant elle en exigeant qu’il cesse de s’approcher.

L’homme s’avance dans sa direction. La lame pénètre le thorax dans un mouvement confus qu’elle décrira comme une collision inévitable.

Le procès et le verdict des assises

Libérée sous contrôle judiciaire après quelques mois de détention provisoire, l’accusée entreprend des soins addictologiques et s’occupe de son fils.

Lors de son procès devant la cour d’assises de la Gironde, elle fait face à la justice avec contrition et lucidité.

L’avocat général livre des réquisitions particulièrement fermes. Il réclame une peine de 14 ans de réclusion criminelle en s’en tenant au geste matériel.

La défense plaide les circonstances atténuantes et le contexte de violences conjugales ayant précédé l’acte. Il demande aux jurés de ne pas négliger l’humanité de cette mère en souffrance.

Après délibération, la cour d’assises rend son verdict. Elle condamne Natacha Fortage à une peine de 6 ans de réclusion criminelle, prenant en compte son parcours traumatique et sa volonté de réinsertion.