Cette conférence, organisée par Citéco, réunit les économistes Caroline Granier et Vincent Vicard pour analyser les mutations profondes et les défis structurels auxquels l’industrie française est aujourd’hui confrontée.

Après des décennies de désindustrialisation marquée par une chute drastique de l’emploi manufacturier, le secteur se trouve à la croisée des chemins entre impératifs de souveraineté, transition écologique et révolution technologique.

L’échange souligne que l’industrie n’est plus seulement une question de production de biens, mais un pilier central du projet de société français et européen.

Les intervenants explorent comment la mondialisation, autrefois perçue comme une menace de délocalisation, impose désormais une réflexion sur la sécurité économique et la capacité d’innovation de l’Europe face aux blocs américain et chinois.

Ce qu’il faut retenir

L’essentiel de l’échange peut se résumer en trois points fondamentaux :

  • La France a connu une désindustrialisation plus sévère que ses voisins européens, avec un passage de 5 millions de salariés industriels dans les années 1980 à moins de 3 millions aujourd’hui.

  • La souveraineté économique est devenue une priorité stratégique, nécessitant le maintien de capacités de production locales pour les biens critiques, même si ces activités ne sont pas toujours compétitives sans soutien public.

  • Le succès de la réindustrialisation dépend d’une coordination étroite entre les politiques européennes, les incitations de l’état et l’ancrage territorial spécifique des entreprises et des centres de formation.

Un état des lieux de la désindustrialisation française

Vincent Vicard rappelle que l’industrie consiste à transformer la matière en biens. Historiquement, c’est cette activité qui a généré la richesse des pays dits industrialisés. Toutefois, depuis quarante ans, on observe une réduction constante de la part de l’industrie dans l’emploi et le PIB.

Cette baisse s’explique par deux facteurs mécaniques : d’une part, les gains de productivité massifs grâce aux machines et robots, et d’autre part, une évolution de la consommation. À mesure que les populations s’enrichissent, elles consacrent une part plus faible de leur budget aux biens matériels au profit des services culturels ou de santé.

En France, ce phénomène a été amplifié par un déficit commercial chronique. Contrairement à l’Allemagne ou à l’Italie, la France importe plus de biens qu’elle n’en exporte, se spécialisant davantage dans les services financiers, le tourisme et l’ingénierie, au détriment de sa base manufacturière.

La nouvelle géographie industrielle du territoire

Caroline Granier précise que l’industrie n’est pas répartie de manière uniforme. On observe un basculement historique du nord-est de la France, autrefois dominé par la métallurgie et le textile, vers le nord-ouest (Bretagne, Pays de la Loire, Normandie).

Contrairement aux idées reçues, l’industrie n’est pas uniquement l’apanage des grands centres urbains. Elle irrigue principalement les villes moyennes et les petites communes, créant un maillage territorial essentiel. Des villes comme Vitré ou Les Herbiers illustrent cette dynamique de « villes fabricantes ».

Certaines métropoles, comme Lyon, tentent également de réintégrer des activités productives en leur sein. L’enjeu est de maintenir une dynamique de production là où se trouvent également les sièges sociaux et les centres de recherche, afin d’éviter une déconnexion entre conception et fabrication.

Les enjeux de la souveraineté et de la sécurité économique

La crise du Covid-19 et la guerre en Ukraine ont agi comme des révélateurs de notre vulnérabilité. La souveraineté industrielle ne signifie pas l’autarcie, mais l’absence de dépendance critique pour les biens stratégiques comme les médicaments ou les composants électroniques.

L’éclatement des chaînes de valeur mondiales signifie qu’un produit « français » dépend souvent de composants venant de l’autre bout du monde. Si une frontière se ferme, toute la chaîne s’arrête. L’objectif est donc de rapatrier ou de sécuriser les étapes clés de la production.

Cependant, Vincent Vicard souligne une difficulté majeure : certains biens critiques, comme les masques chirurgicaux, sont peu intensifs en technologie et coûtent beaucoup plus cher à produire en France. Maintenir ces filières exige un soutien public durable, car le marché seul ne suffit pas à garantir leur survie face à la concurrence internationale.

Innovation, productivité et le défi technologique

Un décrochage technologique inquiétant s’est produit entre l’Europe et les États-Unis depuis le milieu des années 2000. Ce retard est principalement dû à l’industrie de la tech (IA, smartphones, internet). L’Europe peine à faire émerger de nouveaux géants dans ces secteurs d’avenir.

Le rapport de Mario Draghi mentionne que l’Union européenne est performante dans les secteurs traditionnels, mais absente des nouveaux marchés. Dans le domaine des semi-conducteurs ou des batteries, l’Europe tente de rattraper son retard face à la domination américaine et chinoise.

L’innovation industrielle est d’autant plus complexe qu’elle se dissocie parfois de la production. De nombreuses multinationales françaises conservent leur centre de recherche en France mais produisent à l’étranger. L’enjeu de la politique industrielle moderne est de réassocier ces deux piliers sur le sol national.

Décarbonation et compétitivité : l’équation complexe

L’industrie doit impérativement réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Les leviers principaux sont l’efficacité énergétique, l’économie circulaire et l’électrification des procédés industriels. Cette dernière nécessite des investissements colossaux.

Pour des géants comme ArcelorMittal, remplacer les hauts fourneaux par des fours électriques est une révolution technique et financière. Le coût de l’énergie devient alors le facteur déterminant de la compétitivité. Un prix de l’électricité élevé ou imprévisible peut décourager ces investissements massifs.

Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) vise à protéger les entreprises européennes contre la concurrence de pays moins exigeants sur le plan environnemental. Pourtant, il comporte des risques : taxer les matières brutes importées peut renchérir le coût des produits finis fabriqués en Europe, pénalisant ainsi les transformateurs locaux.

Vers un nouveau paradigme de politique industrielle

On assiste à un retour de la politique industrielle « verticale », c’est-à-dire ciblée sur des secteurs précis. Ce changement de paradigme, amorcé par la Chine puis suivi par les États-Unis avec l’Inflation Reduction Act, oblige l’Europe à réagir en subventionnant massivement ses filières vertes.

L’État intervient désormais par des subventions directes à l’installation d’usines (Gigafactories), des aides à la recherche et la solvabilisation de la demande (bonus écologique). Cette stratégie est coûteuse et nécessite une vision à long terme qui dépasse les cycles électoraux.

Enfin, Caroline Granier insiste sur le rôle crucial des acteurs locaux. Le succès d’un bassin industriel comme celui de Figeac repose sur une collaboration historique entre industriels, élus et centres de formation. La réindustrialisation ne se décrète pas seulement depuis Paris ou Bruxelles : elle se construit sur le terrain, par les compétences et l’engagement des territoires.