Cette conférence présente une analyse rigoureuse et sans concession de la situation industrielle de l’Europe face à la montée en puissance de la Chine.

Présenté par Thomas Grjebine, responsable du programme macroéconomie et finances internationales au CEPII, ce rapport, co-rédigé avec le Haut-commissariat au Plan, tire la sonnette d’alarme sur une concurrence devenue systémique.

Il ne s’agit plus de crises sectorielles passagères, mais d’une remise en question profonde de la capacité de l’Europe à rester une puissance productrice. L

‘exposé détaille les mécanismes de cette domination et propose des pistes de réflexion pour un changement de paradigme politique et économique au sein de l’Union européenne.

Ce qu’il faut retenir

  • La concurrence chinoise est passée d’un problème sectoriel à une menace systémique: alors qu’elle ne concernait que des domaines précis comme le textile dans les années 2000, elle touche désormais l’ensemble des bastions industriels européens, notamment l’automobile et les hautes technologies.

  • L’écart de compétitivité est massif et difficilement rattrapable par la seule innovation: avec des coûts de production inférieurs de 30 à 40 % et une montée en gamme qualitative, la Chine impose un « rouleau compresseur » que les gains de productivité européens actuels ne suffisent plus à compenser.

  • L’Europe doit envisager un « changement de logiciel » politique: le rapport suggère des mesures drastiques comme l’instauration de droits de douane de l’ordre de 30 % ou une dépréciation de l’euro par rapport à la monnaie chinoise pour rétablir un équilibre de concurrence minimal.

L’ampleur inédite de la domination industrielle chinoise

L’analyse commence par un constat macroéconomique frappant sur l’évolution de la production manufacturière mondiale. La Chine représente aujourd’hui près de 35 % de la production manufacturière mondiale, une explosion qui laisse loin derrière les puissances traditionnelles.

À titre de comparaison, l’Allemagne, longtemps considérée comme le moteur industriel de l’Europe, ne pèse plus que 5 % de cette production globale. L’écart est devenu abyssal, symbolisé par un excédent commercial manufacturier chinois qui atteint des records historiques: il représente 2,5 % du PIB mondial.

Cette puissance n’est plus seulement une question de quantité, mais aussi de rapidité d’exécution. Le secteur de l’automobile illustre parfaitement ce phénomène, puisque la Chine est devenue le premier exportateur mondial en seulement trois ans.

Une menace systémique sur les bastions européens

Le rapport souligne que nous avons changé d’ère concernant la nature de la compétition internationale. Dans les années 2000, les avantages comparatifs de la France ou de l’Allemagne n’étaient pas directement menacés par les produits chinois.

La situation actuelle est radicalement différente: aujourd’hui, 100 % des avantages comparatifs allemands sont exposés à une pression concurrentielle intense. Pour la France, ce chiffre s’élève à environ 70 %, marquant une vulnérabilité croissante de nos secteurs d’excellence.

Cette pression s’exerce à la fois sur nos marchés d’exportation tiers, comme le Brésil ou l’Asie, et sur notre propre marché intérieur. Près de 70 % de la production manufacturière allemande est désormais sous la menace directe des importations chinoises.

Les secteurs en première ligne et le précédent des panneaux solaires

Le secteur automobile est l’exemple le plus criant de cette déstabilisation rapide. Aujourd’hui, 40 % des voitures particulières dans le monde sont produites en Chine, et 70 % des exportations automobiles françaises se dirigent vers des marchés où la concurrence chinoise est jugée agressive.

Thomas Grjebine rappelle le précédent douloureux des panneaux photovoltaïques pour illustrer le risque d’inaction. Dans les années 2000, l’Europe disposait d’une industrie solaire solide, mais elle n’a pas su prendre la mesure de l’offensive chinoise.

Faute d’une réponse coordonnée et protectrice, la production européenne de panneaux solaires a quasiment disparu en quelques années. Le risque est désormais identique pour des pans entiers de la transition écologique et de l’industrie mécanique.

Les scénarios de riposte et le changement de logiciel européen

Face à des écarts de coûts de production de 30 à 40 %, le rapport estime que l’innovation seule ne pourra pas sauver l’industrie européenne. Il est illusoire de penser que des gains de productivité marginaux suffiront à combler un tel fossé.

C’est pourquoi les auteurs discutent de l’importance d’un changement de logiciel au niveau de Bruxelles. Les outils actuels de défense commerciale sont jugés trop fragmentés et mal calibrés face à une stratégie chinoise globale et systémique.

Deux options majeures sont mises sur la table: soit la mise en place de droits de douane significatifs, soit une action sur le taux de change. Une dépréciation de l’euro de 20 à 30 % vis-à-vis de la devise chinoise permettrait de renchérir les importations et de soutenir nos exportations.

Préparer le rapport de force et mutualiser les risques

L’instauration d’une telle politique de protection ne peut se faire sans une préparation minutieuse du rapport de force. L’accès au marché intérieur européen est notre principal atout, mais son utilisation comme levier nécessite une unité politique sans faille.

Il est impératif de diversifier activement nos sources d’approvisionnement pour réduire les dépendances critiques avant d’engager cette épreuve de force. Par ailleurs, l’Europe doit apprendre à mutualiser le coût des représailles chinoises inévitables.

Si la Chine cible un secteur spécifique, comme le cognac ou l’aéronautique, en réponse à des mesures européennes, la solidarité financière doit s’exercer. Enfin, cette protection est présentée comme une condition nécessaire, mais non suffisante: elle doit s’accompagner d’un agenda massif d’investissement et de productivité.