Introduction
À l’occasion de l’exposition « Les grands âges » présentée au Musée de l’Homme, le photographe Nikos Aliagas et le biodémographe Samuel Pavard se sont réunis pour croiser leurs regards sur le vieillissement, le temps qui passe et la longévité. Animée par Aurélie Clemente-Ruiz, cette conférence inaugurale propose une traversée à la fois scientifique, artistique et profondément humaine de la vieillesse.
En confrontant l’objectif sensible de l’artiste à la rigueur d’analyse du chercheur, cet échange interroge la place accordée aux aînés dans nos sociétés contemporaines. Il offre ainsi une réflexion poignante sur la transmission, la mémoire et le sens même de notre condition humaine.
Ce qu’il faut retenir
L’essentiel du message partagé lors de cette rencontre repose sur trois idées fondamentales :
La vieillesse n’est pas une simple donnée biologique ou statistique, mais une réalité profondément subjective et sociale. Elle se vit à travers le regard des autres, la mémoire des expériences accumulées et la persistance de la flamme intérieure.
L’allongement de la vie représente une réussite historique majeure du progrès humain. Pourtant, nos sociétés contemporaines peinent souvent à intégrer pleinement leurs aînés, hésitant entre la quête individualiste d’immortalité et la négligence des politiques publiques destinées au grand âge.
La transmission intergénérationnelle constitue le véritable cœur de l’évolution humaine. L’art et la science se rejoignent pour témoigner de la mémoire vivante, de la beauté des trajectoires individuelles et de la nécessité absolue de dialoguer entre les époques.
Pourquoi photographier le temps qui passe en noir et blanc ?
Nikos Aliagas explique la genèse de sa passion pour la photographie. Prise dès l’enfance face aux portraits de ses grands-parents en Grèce, cette prise de conscience précoce de l’altération du temps l’a poussé à capturer l’éphémère. Le choix du noir et blanc répond à une quête d’intemporalité. Contrairement à la couleur, qui peut rapidement dater une époque et vieillir prématurément, le noir et blanc protège le sujet du bruit du présent.
Le photographe cherche à établir une grille de lecture intime et protégée. L’image en noir et blanc invite au voyage, à la réminiscence et à l’émotion plutôt qu’à la simple observation technique. Elle crée une bulle intemporelle où les visages traversent les générations sans perdre leur modernité.
La biodémographie : comprendre le vieillissement à l’échelle du vivant
Samuel Pavard précise la nature de son travail au Musée de l’Homme. En tant que biodémographe, il étudie les mécanismes du vieillissement sous l’angle biologique, évolutif et anthropologique. Il examine la manière dont l’espèce humaine se situe par rapport aux autres primates et aux mammifères. L’être humain se distingue par une longévité exceptionnelle qui a permis le chevauchement des générations.
Cette coexistence des âges s’est révélée indispensable pour transmettre les savoirs techniques, culturels et linguistiques depuis plus de trois millions d’années. L’évolution biologique de l’humanité est ainsi indissociable de l’évolution de ses structures sociales. La longévité humaine ne constitue donc pas une anomalie, mais le socle même de notre développement cognitif et culturel.
La transmission au cœur de l’expérience humaine
Pour le photographe comme pour le chercheur, la transmission demeure le pivot des relations humaines. Nikos Aliagas évoque ses racines méditerranéennes, où l’ancien conserve une place centrale, un rôle d’arbitre et une utilité fondamentale au sein du cercle familial. L’expérience des aînés apporte la juste distance nécessaire pour analyser les épreuves du présent.
L’acte photographique ne se limite pas à cadrer un visage ridé. Il s’inscrit dans un véritable dialogue, une rencontre respectueuse où l’artiste cherche à capter la lumière, la conscience et l’esprit intact des personnes âgées. La vieillesse nous rappelle la relativité du temps face à la nature, à l’image des oliviers centenaires qui observent silencieusement le passage des générations.
Une définition plurielle du grand âge
Les intervenants soulignent la grande complexité de définir le grand âge. Samuel Pavard rappelle que chaque discipline scientifique pose ses propres critères, qu’ils soient économiques, gériatriques ou démographiques. Les instances internationales fixent désormais le seuil des seniors à partir de 65 ans pour des raisons de suivi statistique, mais cette barre reste arbitraire.
Dans la nature, chaque espèce possède son propre rythme biologique et son propre temps de génération. À l’échelle individuelle, le grand âge est perçu comme une notion éminemment relative. Il ne saurait être réduit à une catégorie rigide, car chaque individu traverse cette période avec son histoire, sa santé et son ressenti propre.
L’immersion partagée dans le quotidien des EHPAD
La collaboration entre l’artiste et le scientifique s’est concrétisée par des visites conjointes au sein d’établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Loin d’une simple illustration théorique, ce travail de terrain s’est apparenté à une démarche anthropologique. Nikos Aliagas et Samuel Pavard sont allés à la rencontre des résidents pour écouter leurs récits et observer leur réalité sans misérabilisme ni voyeurisme.
Ces rencontres ont donné lieu à des moments d’une intense émotion. Qu’il s’agisse d’un ancien ingénieur aveugle veillant tendrement sur son épouse atteinte de la maladie d’Alzheimer, ou d’un homme se remémorant avec émerveillement la première fois qu’il a vu la mer à l’âge de dix ans, ces échanges ont révélé la profondeur preserved des âmes. L’humanité des résidents s’affirme bien au-delà des contraintes administratives ou de la perte de mémoire.
La poésie et la mémoire retrouvée
L’un des instants les plus marquants décrits lors de la conférence réside dans la récitation spontanée d’un poème de Ronsard au sein d’un réfectoire. Initié par un résident affaibli, ce texte a été repris en chœur par plusieurs autres aînés, créant une symphonie poétique partagée. Cet épisode illustre la persistance de la mémoire ancienne et l’importance de la langue comme vecteur de cohésion sociale.
La pratique poétique ou littéraire permet aux personnes âgées de maintenir un lien vivant avec leur propre histoire. En vieillissant, les individus tendent à se libérer des futilités, des postures et des polémiques superficielles pour ne retenir que l’essentiel de l’existence. La dignité du grand âge réside précisément dans cette capacité à signifier la vérité des sentiments.
L’histoire fascinante derrière l’affiche de l’exposition
Nikos Aliagas raconte la genèse singulière du cliché choisi pour illustrer l’exposition. Prise le premier mai 2023 à Venise sur l’île de la Giudecca, la photo capture un couple élégant se promenant. Ce n’est que trois ans plus tard, en préparant l’exposition avec les équipes du Musée de l’Homme, que l’identité de cet homme a été révélée : il s’agissait d’Italo Zannier, âgé de 94 ans, figure mythique et historien incontournable de la photographie en Italie.
Cette coïncidence extraordinaire vient illustrer la théorie de Zannier lui-même : une photographie ne résume pas un simple instant décisif, mais accumule des strates de passé, de présent et de futur. L’image continue d’enseigner et de révéler des secrets bien après avoir été capturée, prouvant la puissance cachée du temps.
Changer le regard de la société sur le vieillissement
Les conférences s’achèvent sur un constat critique concernant la perception contemporaine de la vieillesse. Samuel Pavard déplore la tendance actuelle à considérer la longévité croissante de la population comme un problème économique ou un fardeau social, alors qu’elle constitue le résultat direct des progrès médicaux, matériels et éducatifs accomplis depuis un siècle.
Une tension s’installe entre la quête individualiste de longévité à travers des traitements anti-âge ou des recherches d’immortalité, et le désintérêt politique pour la prise en charge collective de la dépendance. Les intervenants appellent à renouveler notre pacte social en portant un regard respectueux, lucide et bienveillant sur nos aînés. Comme l’a résumé un participant lors des échanges avec la salle, le véritable défi réside dans l’art de savoir vieillir sans jamais devenir vieux.