Dans cette conférence présentée par le Muséum national d’Histoire naturelle, le chercheur et zoologiste Guillaume Lecointre dévoile les coulisses de son ouvrage de fiction intitulé « Muséum 2080 ». Ancré dans l’établissement où il a effectué l’ensemble de sa carrière scientifique, ce recueil de nouvelles projette le Jardin des Plantes dans un futur où la spéculation scientifique s’entremêle avec l’humour, la satire et l’histoire institutionnelle.

À travers un échange captivant avec le public, l’auteur explique comment le réel alimente la science-fiction et pourquoi la liberté narrative permet de questionner la pratique scientifique contemporaine.

Ce qu’il faut retenir

Le projet est né d’un épisode d’isolement forcé lors d’une expédition scientifique en Antarctique. Bloqué par les glaces à bord du brise-glace L’Astrolabe, l’auteur a commencé à rédiger ces fictions pour s’évader et explorer le potentiel narratif de son propre lieu de travail.

L’ouvrage refuse délibérément le mythe du génie individuel en science. En mettant en scène de grandes figures historiques comme Cuvier ou Buffon dans des situations absurdes, Guillaume Lecointre rappelle que la connaissance scientifique est une aventure rigoureuse, collective et validée par des pairs.

La science-fiction sert ici de miroir critique aux transformations de la recherche et du patrimoine. Derrière la farce et les rebondissements futuristes, le livre exprime une vigilance constante face aux risques de marchandisation de la culture et de morcellement des institutions publiques.

« Muséum 2080 » : le Muséum du futur imaginé par Guillaume Lecointre

L’origine de cet ouvrage remonte à une traversée maritime à bord de L’Astrolabe vers le continent antarctique. Pris au piège par une banquise anormalement dense, l’équipage et les chercheurs ont vu leur voyage prolongé de plusieurs jours. Cette parenthèse temporelle s’est transformée en un espace d’intense création artistique où la musique, le dessin et l’écriture ont pris le dessus sur la frustration.

C’est dans sa couchette que Guillaume Lecointre a entamé la rédaction de ses premières nouvelles. Cette aventure polaire a également donné lieu à un reportage dessiné par Emmanuel Lepage, illustrant l’atmosphère unique de ces missions scientifiques. Pour l’auteur, la science-fiction doit impérativement s’enraciner dans une cohérence matérielle et factuelle afin de conserver toute sa force d’évocation auprès du lecteur.

À la différence du fantastique ou du merveilleux, la science-fiction s’appuie sur des données scientifiques réelles pour les extrapoler de manière logique. L’intrigue s’insère donc dans la géographie précise du Jardin des Plantes et s’inspire d’anecdotes historiques authentiques. De célèbres chercheurs contemporains y croisent des personnages historiques décalés, oscillant sans cesse entre la rigueur de la recherche et l’esprit de farce.

La farce occupe une place centrale dans la démarche littéraire de l’auteur. Elle offre un terrain d’expression jovial pour désacraliser la figure du chercheur solitaire et omniscient. Selon l’intervenant, la notion de génie en science est une construction trompeuse qui masque la réalité du travail d’équipe et la validation collective des savoirs.

Pour illustrer ce propos, des figures emblématiques de la science sont projetées dans des situations hautement cocasses. Georges Cuvier se retrouve ainsi à balayer les allées du jardin tout en révisant ses ères géologiques. L’histoire du comte de Buffon fournit également un matériau romanesque précieux, notamment autour des pérégrinations historiques de sa dépouille et de son cerveau conservé dans du formol.

Ces détails historiques réels servent de tremplin à des récits futuristes truculents. L’auteur s’amuse à disséminer les reliques scientifiques dans divers lieux emblématiques du Muséum, créant une continuité ludique entre le passé de l’institution et son avenir imaginaire. L’humour devient alors le vecteur principal d’une transmission culturelle originale et accessible.

Sous couvert de comédie, certaines nouvelles expriment néanmoins de véritables inquiétudes prospectives. L’une des histoires décrit un réveil post-comatique dans un Jardin des Plantes transformé en parc d’attractions commercialisé. Cette caricature dénonce les pressions financières et managériales subies par les institutions publiques de recherche et de conservation patrimoniale.

Les échanges avec l’auditoire permettent d’aborder les influences littéraires et cinématographiques de l’auteur. Des références au journal Pilote jusqu’aux classiques du cinéma comme La Jetée de Chris Marker, l’imaginaire urbain et scientifique parisien nourrit une création où la liberté d’inventer s’appuie toujours sur la rigueur du réel.