Ce documentaire retrace l’histoire tragique de la bataille de l’Hartmannswillerkopf, surnommé le « Vieil Armand », entre 1914 et 1918. Ce promontoire rocheux des Vosges, culminant à 956 mètres d’altitude et dominant la plaine d’Alsace, est devenu le théâtre d’un affrontement impitoyable et sanglant entre les armées française et allemande.
À travers des reconstitutions, des interventions d’historiens et le témoignage du 152e régiment d’infanterie de Colmar, le film met en lumière l’acharnement des deux états-majors pour le contrôle d’un observatoire dont l’intérêt, d’abord stratégique, est rapidement devenu purement symbolique.
Ce qu’il faut retenir
L’Hartmannswillerkopf est devenu l’un des symboles les plus marquants de l’aveuglement militaire et de la guerre de positions de la Première Guerre mondiale.
Près de 25 000 soldats français et allemands ont été tués, blessés ou portés disparus sur cette montagne rebaptisée « la mangeuse d’hommes », principalement durant la terrible année 1915.
L’âpreté des combats sur ce terrain escarpé et sous des conditions climatiques extrêmes a poussé les belligérants à développer des trésors d’ingénierie et des tactiques d’assaut novatrices.
1914-1918 : la bataille sanglante des Vosges
Au déclenchement de la Grande Guerre durant l’été 1914, la France n’a qu’une idée en tête : reprendre l’Alsace et la Lorraine, cédées à l’Empire allemand en 1871.
Le général Joffre lance de grandes offensives pour percer en Haute-Alsace et libérer Mulhouse. La ville est prise une première fois le 7 août, puis reperdue dès le lendemain. Une seconde attaque permet d’y pénétrer à nouveau le 19 août, mais les troupes françaises sont rapidement contraintes de se replier.
Face à la stabilisation générale du front après la bataille de la Marne et aux lourdes pertes subies ailleurs, l’armée française révise ses priorités. Le front alsacien se déplace progressivement de la plaine vers le massif vosgien. Les belligérants se font face autour de Cernay et de Steinbach, où de violents combats de rue se déroulent maison par maison durant plus de trois semaines.
L’enjeu stratégique d’un éperon rocheux
À la fin du mois de décembre 1914, les deux armées réalisent l’importance de l’Hartmannswillerkopf.
Pour les Français, occuper ce piton rocheux offre un point de vue imprenable sur la plaine d’Alsace, sur la ville de Cernay et sur la ligne ferroviaire Colmar-Mulhouse qu’ils cherchent à paralyser par des tirs d’artillerie.
Pour les Allemands, contrôler cette position permet de bloquer toute tentative de progression ennemie vers la vallée de la Thur et de conserver la maîtrise des axes de communication vitaux.
Le 25 décembre 1914, un détachement de chasseurs alpins français prend position au sommet. Trois jours plus tard, une quarantaine de soldats allemands s’y installent également, ignorant la présence française à seulement quelques centaines de mètres.
Le 30 décembre, deux patrouilles se rencontrent nez à nez dans un sous-bois, déclenchant le début d’un affrontement acharné pour la possession de la montagne.
L’enfer blanc de l’hiver 1914-1915
Entre le 4 et le 19 janvier 1915, les Allemands lancent trois offensives successives pour déloger les chasseurs alpins du 28e BCA.
Après plusieurs échecs meurtriers dus à la difficulté d’ajuster l’artillerie en forêt dense, ils déploient des mortiers lourds, les Minenwerfer, dont les tirs courbes sont parfaitement adaptés au relief montagneux.
Les soldats doivent se battre contre un ennemi invisible, mais aussi contre un climat d’une rigueur exceptionnelle.
Les températures chutent fréquemment en dessous de -15 °C. L’eau manque, le ravitaillement à dos de mulet est extrêmement laborieux et les hommes manquent d’équipements adaptés.
Les pieds gèlent et pourrissent dans les brodequins humides, provoquant ce qui sera plus tard identifié comme le « pied de tranchée ».
Isolés au sommet, privés de vivres et de munitions, les 130 survivants de la garnison française finissent par se rendre le 22 janvier 1915.
La guerre des bâtisseurs et la fortification du relief
Après avoir repoussé les Français au niveau du Silberloch, l’armée allemande transforme la montagne en une forteresse réputée imprenable.
Fidèles à leur doctrine de défense stricte, les Allemands déploient d’immenses moyens techniques.
Des ouvriers et des mineurs spécialistes sont acheminés sur place pour creuser des kilomètres de galeries directement dans le granit à l’aide de perforatrices pneumatiques et de dynamite.
Pour transporter le ciment, le fer et les armes nécessaires, quatre téléphériques sont construits, dont le principal s’étend sur 2 kilomètres avec un dénivelé de 500 mètres.
Les soldats empruntent la Himmelsleiter, la fameuse « échelle céleste », un escalier de pierre comptant 560 marches taillées dans la roche.
Du côté français, l’approvisionnement en béton est presque impossible en raison de l’accès escarpé par la montagne.
Les lignes françaises reposent davantage sur des aménagements en bois et des tranchées ébauchées à la hâte.
Cependant, les Français installent de puissantes batteries d’artillerie sur le Molkenrain et le Grand Ballon pour pilonner les positions adverses.
Duels au sommet et offensives dantesques
Le mois de mars 1915 marque le début d’une série d’attaques d’une brutalité inédite.
Le 23 mars, l’artillerie française pilonne la montagne pendant quatre heures avant d’envoyer le 152e régiment d’infanterie (le fameux « 15-2 » ou « Diables Rouges ») à l’assaut du sommet.
Accueillis par un feu nourri de mitrailleuses qui ont résisté aux bombardements, les Français piétinent et subissent de lourdes pertes.
Trois jours plus tard, le 26 mars, une nouvelle offensive combinée permet de percer les lignes ennemies, d’atteindre le sommet et de faire plus de 1 600 prisonniers allemands.
Mais un mois plus tard, une contre-attaque allemande balaye une partie des gains français.
Le sommet change de main à huit reprises au cours de l’année 1915. Les deux camps utilisent de nouvelles armes terrifiantes, comme les lance-flammes et les attaques au gaz toxique.
Sous l’impact de milliers d’obus quotidiens, la végétation disparaît complètement pour laisser place à un paysage lunaire défiguré, constitué de roches calcinées et de terre retournée.
Le massacre de décembre 1915 et le piège du HWK
À la fin de l’année 1915, l’état-major français prépare une grande opération destinée à reprendre définitivement la totalité de la montagne.
Près de 300 pièces d’artillerie lourde sont déployées, incluant de gigantesques mortiers de 370 mm Filloux capables de tirer des obus de 450 kg.
Le 21 décembre 1915, plus de 25 000 obus s’abattent sur les positions allemandes en quelques heures.
À 14 h 15, l’infanterie s’élance. L’assaut est un succès éclatant : les Français reprennent le sommet, dépassent le rocher Panorama et atteignent presque tous leurs objectifs.
C’est alors que le commandement français commet l’erreur fatale d’interrompre l’offensive à seulement 150 mètres du poste de commandement allemand.
Profitant de cet répit, l’armée allemande achemine d’immenses renforts depuis la plaine d’Alsace et lance une contre-attaque fulgurante le 22 décembre au matin.
Infiltrés par les galeries et remontant la pente par surprise, les Allemands encerclent totalement le 152e régiment d’infanterie.
En quelques heures, le 15-2 est quasiment anéanti : près de 2 000 hommes sont tués, blessés ou capturés.
La stabilisation d’un front oublié
Au début de l’année 1916, constatant l’épuisement des troupes et la stupidité de cet acharnement, le général Dubaï ordonne de limiter les grandes opérations sur le vieil Armand.
De plus, le déclenchement de la bataille de Verdun en février 1916 draine la majorité des moyens artilleurs et humains vers la Meuse.
Le secteur de l’Hartmannswillerkopf retrouve un calme relatif, se transformant en une guerre de harcèlement quotidien.
Jusqu’en 1918, des coups de main, des patrouilles nocturnes, des tirs d’artillerie épisodiques et des attaques au gaz continuent d’égrener la vie des soldats terrés dans leurs abris.
En octobre 1918, les premières troupes américaines viennent relever les bataillons français.
Le 11 novembre 1918, lors de l’annonce de l’armistice, Français et Allemands sortent prudemment de leurs tranchées respectives pour se serrer la main, échangeant du tabac, du pain et du chocolat sur cette montagne où ils s’étaient entre-tués pendant quatre ans.
L’Hartmannswillerkopf demeure aujourd’hui l’un des monuments nationaux majeurs de la Grande Guerre, rappelant le sacrifice tragique de 25 000 hommes tombés pour un éperon rocheux devenu symbole de paix et de mémoire.
Réalisateur : Serge Tignères