Dans cet entretien passionnant, l’écrivaine Marie Darrieussecq revient avec pudeur et lucidité sur les fondements de son œuvre et sur le fil conducteur de son existence. Du souvenir matriciel de son enfance basque jusqu’aux défis contemporains de la création littéraire, elle explore les liens intimes qui unissent la géographie, les drames familiaux et le besoin vital d’écrire.

Son parcours, marqué par un succès précoce et fulgurant, se dévoile comme une négociation constante entre le réel et le possible.

Ce qu’il faut retenir

L’écriture constitue pour Marie Darrieussecq un outil d’exorcisme personnel et de survie psychique. Elle est hantée par la disparition précoce d’un frère aîné, figure fantomatique qui traverse l’ensemble de ses romans et conditionne son rapport au monde.

L’espace et la langue agissent comme des éléments fondateurs. L’ancrage géographique dans le Pays basque, couplé à la structure grammaticale particulière de la langue basque, a forgé sa sensibilité littéraire ainsi que sa perception des identités.

La création littéraire exige une discipline rigoureuse et une protection de son monde intérieur. Face aux pièges de la notoriété et de l’hyper-actualité, l’auteure privilégie un équilibre de vie ancré dans le quotidien pour explorer en toute liberté les territoires de la fiction.

L’enfance, une matrice géographique et linguistique

L’enfance ne représente pas pour l’auteure une simple période révolue. Elle constitue le socle irradiant de toute son existence.

Grandir au creux du golfe de Gascogne a imprimé en elle une conscience aigue des points cardinaux et des espaces. Cette géographie intime se double d’un héritage linguistique singulier transmis par la langue basque, une structure sans genre qui suspend les a priori et façonne le regard porté sur autrui.

Issu d’un milieu modeste et rationnel, son parcours incarne une forme d’ascension par l’école publique. Ce cadre villageois, marqué par des dualités fortes entre catholicisme et athéisme politique, a stimulé très tôt son désir d’intellectualiser le monde.

L’apprentissage de la violence et l’évasion par le savoir

L’adolescence au Pays basque a été traversée par la présence diffuse du terrorisme et de la tension politique. Cette proximité avec la violence brute a éveillé chez l’auteure un rejet profond des dogmes légitimant la brutalité.

Parallèlement, l’expérience scolaire s’est révélée éprouvante en raison du harcèlement et de l’ostracisme subis. Face à cette adversité, les livres et l’appétit de connaissances sont devenus des refuges indispensables.

La découverte des contraintes sociales imposées aux jeunes filles des années quatre-vingt a nourri son féminisme. L’accès aux études supérieures à Bordeaux puis à Paris a représenté une véritable respiration et un affranchissement nécessaire.

La révolution d’Internet et la mondialisation du récit

L’évolution des technologies a profondément modifié les méthodes de travail et le rapport à la documentation. Marie Darrieussecq évoque les premiers manuscrits tapés à la machine et le temps infini passé dans les bibliothèques.

L’avènement d’Internet a ouvert un accès immédiat à une mémoire universelle et sonore. Cet outil offre la possibilité d’entendre des langues lointaines et de vérifier instantanément des détails géographiques.

Cette transformation s’inscrit dans l’émergence d’une littérature monde. Les écrivains contemporains intègrent désormais une temporalité globale où tous les fuseaux horaires et tous les espaces dialoguent en permanence.

L’épreuve du succès et la distance médiatique

La parution du roman Truisme a provoqué un séisme médiatique et un succès retentissant dès l’âge de vingt-sept ans. Cette notoriété foudroyante a offert une indépendance financière cruciale, offrant la liberté matérielle d’écrire.

Pour préserver son élan créateur, une véritable hygiène de vie s’est avérée indispensable. Cela passe par une mise à distance de la presse critique et un refoulement délibéré de l’immédiateté des réseaux sociaux.

L’exposition publique est perçue comme un rouage extérieur qui ne doit pas altérer le calme intérieur. La continuité du travail littéraire repose sur cette capacité à préserver un espace préservé de l’agitation du monde.

La recherche universitaire et le concept d’autofiction

Avant de se consacrer pleinement au roman, l’auteure a mené des travaux universitaires centrés sur les formes narratives du soi. Sa thèse abordait les écritures d’Hervé Guibert, de Serge Doubrovsky, de Georges Perec et de Michel Leiris.

L’analyse de l’autofiction a permis d’explorer les zones d’ombre entre vérité factuelle et fabulation. La découverte des textes de Guibert, marquée par la crise du sida et l’urgence d’écrire, a laissé une empreinte durable.

Cependant, le désir de fiction pure l’a emporté sur la théorie académique. Le passage par la recherche a confirmé que la création romanesque restait son unique voie d’accomplissement.

La psychanalyse comme soutien et exploration de l’inconscient

Entamée à l’âge de vingt-cinq ans, la psychanalyse a d’abord répondu à une urgence vitale et à une détresse profonde. Cette démarche d’investigation personnelle a sauvé l’auteure de la dépression en lui permettant d’affronter des traumatismes enfouis.

Plus tard, l’exercice de la profession de psychanalyste a offert une écoute privilégiée de la singularité humaine. La confrontation à la parole de l’autre a enrichi sa compréhension des névroses et de la complexité des parcours de vie.

Même si cette pratique professionnelle a été mise en veille pour privilégier les romans, la grille de lecture analytique demeure présente. Elle alimente une attention constante portée aux rêves, aux lapsus et aux mécanismes de l’inconscient.

La fabrique du roman, entre discipline et liberté

Le processus d’écriture s’amorce souvent par la vision de bulles mentales composées de couleurs, d’atmosphères et de silhouettes. L’émergence de la première phrase vient briser cette enveloppe pour lancer le travail de rédaction.

L’auteure s’éloigne des plans rigides pour privilégier une découverte progressive du récit. Il lui est néanmoins essentiel de connaître la trajectoire globale et la fin envisagée pour guider sa démarche à travers le texte.

La création exige d’accepter des moments de vide et d’incertitude entre les phrases. Cette solitude recherchée s’accompagne d’un cadre quotidien strict, où les promenades et la vie de famille garantissent un ancrage solide dans le réel.

L’engagement, les luttes intimes et les causes citoyennes

L’écriture se double d’un engagement envers des causes ciblées et incarnées. L’un des combats majeurs de l’auteure concerne les victimes du Distilbène, une hormone de synthèse responsable de malformations et de souffrances médicales dont elle a elle-même hérité.

Cette lutte contre les dérives de l’industrie pharmaceutique témoigne d’un refus de l’injustice. Son soutien s’étend également à la cause basque et à diverses initiatives citoyennes ou écologiques.

Si l’actualité immédiate s’avère souvent étouffante, la fiction permet de rejoindre une vérité plus profonde. À travers le prisme du possible, le roman devient le moyen le plus juste d’éclairer la réalité et d’apprivoiser les fantômes du passé.

Réalisateur : Sylvain Bourmeau