L’histoire littéraire russe du vingtième siècle regorge de drames intimes et de triomphes posthumes extraordinaires. À travers ce récit radiophonique, Franck Ferrand plonge les auditeurs dans les turbulences de l’Union soviétique à travers la figure tragique et lumineuse de Mikhaïl Boulgakov.
Ce qu’il faut retenir
- La publication tardive en 1966 du chef-d’œuvre de Boulgakov, Le Maître et Marguerite, a marqué un véritable séisme littéraire dans l’Union soviétique.
- Toute sa vie, l’écrivain s’est heurté à une censure impitoyable et au régime de Staline en raison de son refus total de compromission politique.
- Malgré l’interdiction de ses pièces et la destruction de ses manuscrits, sa force créatrice inébranlable lui a permis d’achever son œuvre monumentale.
La publication historique du Maître et Marguerite
En octobre 1966, des centaines d’abonnés se précipitent pour acquérir le dixième numéro de la revue littéraire Moskva.
Les lecteurs se disputent ardemment cet exemplaire devenu instantanément historique.
Pour la toute première fois, la revue publie les premiers chapitres du chef-d’œuvre de Mikhaïl Boulgakov.
Le roman était resté strictement interdit et censuré depuis la mort de l’écrivain survenue en 1940.
Elena, la veuve de Boulgakov, a mené un combat acharné et de longue haleine pour obtenir ce résultat remarquable.
La revue s’arrache immédiatement dans tout le pays et les pages s’échangent sous le manteau entre passionnés.
Les citoyens soviétiques devront toutefois patienter jusqu’en 1973 pour découvrir enfin une version complète du texte.
Le public est totalement ébloui par ce roman baroque qui entremêle les registres avec une virtuosité stylistique rare.
Cette fresque constitue également une vibrante et magnifique histoire d’amour au cœur d’une société grise et terne.
Cette bouffée d’air pur procure à l’auteur une immense renommée posthume que le régime stalinien avait voulu lui nier.
Une jeunesse dorée à Kiev face au basculement de l’histoire
Mikhaïl Boulgakov voit le jour à Kiev en 1891 au sein d’une famille cultivée, aisée et très pieuse.
Son père enseigne la théologie dans une atmosphère studieuse et protectrice.
Le jeune garçon se passionne rapidement pour les œuvres de grands auteurs classiques comme Dickens ou Alexandre Dumas.
Il décrira plus tard son enfance et sa jeunesse dans cette ville comme un véritable paradis terrestre.
Puis la guerre éclate et l’entraîne d’abord vers des études de médecine.
En 1916, il est envoyé en mission dans un village reculé pour remplacer un médecin de campagne.
Il découvre alors l’immense misère de la Russie profonde, consignant ses observations poignantes dans son journal.
Ces notes intimes serviront plus tard de fondement à ses célèbres récits d’un jeune médecin.
Bientôt, la révolution bolchevique bouleverse définitivement l’ordre établi et emporte son monde dans le chaos.
Mobilisé comme médecin, il assiste horrifié aux atrocités de la guerre civile qui déchire l’Ukraine.
Les choix de l’écriture et les foudres de la censure soviétique
Tombé gravement malade du typhus à Vladikavkaz, il se réveille alors que les forces bolcheviques ont pris le contrôle.
Pour échapper à une mobilisation forcée dans l’Armée rouge, il choisit officiellement la carrière d’écrivain.
Il compose plusieurs pièces de théâtre à succès tout en nourrissant l’espoir d’une timide ouverture politique.
Cependant, ses écrits satiriques et grinçants lui attirent rapidement l’hostilité farouche des autorités.
Ses nouvelles grinçantes et son roman Cœur de chien sont impitoyablement interdits par les comités de censure.
En 1929, les critiques littéraires attaquent violemment ses pièces et interpellent directement Staline.
Le dirigeant soviétique qualifie publiquement son œuvre d’antisoviétique, prononçant de fait un arrêt de mort littéraire.
Plongé dans la détresse la plus totale, Boulgakov prend alors la décision audacieuse d’écrire directement au gouvernement.
Dans sa lettre vibrante, il demande l’autorisation d’émigrer ou de travailler, affirmant qu’interdire d’écrire équivaut à l’enterrer vivant.
Le pacte avec le pouvoir et la genèse du chef-d’œuvre
Contre toute attente, Staline lui téléphone personnellement quelques semaines plus tard pour lui proposer un poste au théâtre.
Profondément troublé, l’écrivain accepte cette issue tout en culpabilisant d’avoir accepté ce compromis moral.
La censure continue de frapper ses créations ultérieures consacrées à Molière ou au monde théâtral.
Pourtant, une énergie créatrice inébranlable continue de l’animer au quotidien.
Sa rencontre avec la lumineuse Elena Serguéevna transforme radicalement sa vie sentimentale et insuffle un nouvel élan à son travail.
Il entreprend l’écriture acharnée de son œuvre monumentale, Le Maître et Marguerite, malgré un contexte politique des plus sombres.
Durant onze années, il retravaillera sans relâcher son chef-d’œuvre à travers de multiples versions successives.
Atteint par la maladie et perdant peu à peu la vue, il dicte ses derniers mots à son épouse dévouée en février 1940.
L’écrivain s’éteint peu de temps après, confiant à la postérité un héritage littéraire immortel qui traversera les décennies.