À travers la conférence de Paul Labesse issue des rendez-vous culturels « Mardi des Archives », cette étude historique et architecturale retrace la genèse et l’épanouissement exceptionnel du quartier balnéaire de Mers-les-Bains.
Érigée au bord de la Manche durant la seconde moitié du XIXe siècle, la cité picarde incarne une aventure urbaine singulière. Autrefois simple hameau de pêcheurs et d’agriculteurs, la commune s’est métamorphosée sous l’impulsion du tourisme balnéaire pour devenir le premier secteur sauvegardé de France dédié à l’architecture Belle Époque.
Cet exposé détaillé met en lumière les leviers politiques, économiques et artistiques qui ont façonné un patrimoine d’une richesse esthétique rare, désormais rigoureusement protégé et valorisé.
Ce qu’il faut retenir
Le développement de Mers-les-Bains repose sur une planification municipale précurseure : contrairement aux stations normandes financées par de grands banquiers parisiens, la ville a géré en direct son domaine communal pour structurer son urbanisme de 1860 à 1900.
L’identité architecturale du quartier se distingue par une recherche constante de verticalité et d’éclectisme : bow-windows, oriels, gables gothiques, faïences émaillées et villas jumelles s’articulent pour maximiser l’espace et afficher le statut social des propriétaires.
Un cadre réglementaire pionnier assure la pérennité du site : classé premier secteur sauvegardé d’architecture XIXe siècle dès 1986, le quartier balnéaire impose une concertation stricte avec les Bâtiments de France pour préserver l’harmonie des façades contemporaines.
Historique du quartier balnéaire
L’essor des bains de mer dans la région puise ses origines dans l’attrait exercé par la côte normande voisine. Dès les années 1820, la duchesse de Berry lance la mode à Dieppe. Quelque temps plus tard, le duc d’Orléans, futur roi Louis-Philippe, fait édifier au Tréport le pavillon d’Orléans pour offrir à sa famille les bienfaits des séjours maritimes. Cette présence royale contribue à transformer la frange littorale en esplanade prisée. Le Tréport se dote rapidement d’hôtels, d’établissements d’hydrothérapie et d’un casino. L’arrivée du chemin de fer en 1873 constitue le véritable déclencheur du tourisme de masse. La gare du Tréport devient le terminus de trois lignes ferroviaires majeures en provenance de Paris, Beauvais ou Amiens. Elle déverse quotidiennement des milliers de visiteurs en quête de grand air.
Face à cet afflux considérable, les capacités d’accueil de la rive normande deviennent rapidement saturées. Le regard des estivants se tourne alors vers la rive picarde de la Bresle, où s’étend le petit village de Mers. Comptant à peine cinq cents habitants composés de pêcheurs et d’agriculteurs, la localité possède un atout foncier majeur : la majorité des terrains de bord de mer appartient au domaine communal. Sous la conduite de maires visionnaires tels que Jean-Baptiste Gaband et Charles Lebœuf, la municipalité prend en main son propre destin urbain. La collectivité délimite les parcelles, aménage les trottoirs, crée un établissement de bains et orchestre la vente méthodique des lots communaux à partir de 1869.
La transformation s’opère selon des étapes urbanistiques successives et rationnelles. Les premières constructions s’implantent autour de la prairie intérieure entre 1830 et 1850. Le premier véritable lotissement face à la mer s’étale de 1862 à 1876. L’âge d’or de la construction se situe entre 1892 et 1896 avec l’achèvement du boulevard maritime et l’édification du casino. En 1906, un arrêté préfectoral officialise cette mutation radicale en renommant la commune Mers-les-Bains. Le front de mer aligne désormais un kilomètre continu de demeures élégantes entre deux falaises impressionnantes.
Impression architecturale et typologie des villas
La villa balnéaire de la fin du XIXe siècle ne correspond plus à la maison de campagne traditionnelle avec vaste jardin. Privée d’espace extérieur en raison du parcellaire étroit, elle se définit comme une demeure de plaisance urbaine orientée vers le spectacle de la mer. La disposition intérieure répond à une logique fonctionnelle rigoureuse : les sous-sols accueillent les offices et cuisines, le rez-de-chaussée surélevé abrite les pièces de réception largement ouvertes sur la rue, tandis que les étages supérieurs sont réservés aux chambres et aux combles du personnel. La villa est conçue pour voir le paysage maritime et pour exposer la réussite sociale de ses propriétaires bourgeois lors des réceptions du soir sur les balcons.
Cette effervescence bâtisseuse s’appuie sur une grande diversité de concepteurs. Si de nombreux propriétaires choisissent des modèles dans des catalogues spécialisés comme : L’architecture de villégiature et cottages des bords de mer, des figures renommées de l’architecture parisienne apportent leur signature. Théophile Bourgeois, Laurianne Muprix ou Georges Guyon conçoivent des ensembles remarquables. Édouard Niermans, célèbre architecte de l’hôtel Négresco à Nice et du Moulin Rouge à Paris, réalise quatre villas d’une grande originalité. Toutefois, les archives révèlent que seules 10 % des quatre cents villas de la station sont attribuées à de grands noms parisiens. L’essentiel du tissu bâti est le fruit du savoir-faire d’architectes et de maîtres d’œuvre locaux.
Le parcours le long de l’esplanade offre une véritable traversée chronologique des styles régionaux et exotiques. Les constructions des années 1860 présentent des façades sobres en briques ou en plâtre. Au fil des décennies, l’éclectisme architectural s’impose. Les références normandes à pignons en bois côtoient le style picard traditionnel, les éléments d’inspiration néo-gothique, les références flamandes ou même le style néo-Louis XIII mariant brique et pierre. Certaines demeures osent l’exotisme avec l’esthétique des chalets suisses aux festons découpés ou l’orientalisme du style mauresque aux fenêtres cintrées et dômes crénelés. La villa Barneville proposait même une silhouette classique évoquant un château miniature, avant sa démolition malheureuse au profit d’un immeuble moderne.
Deux caractéristiques architecturales majeures définissent l’identité propre du réseau voyer merçois. D’une part, l’abondance exceptionnelle de villas jumelles, conçues selon une symétrie parfaite. Cette configuration permettait d’élargir visuellement des façades construites sur des lots étroits de 5 à 8 mètres, tout en réduisant substantiellement les coûts de chantier. D’autre part, la quête permanente de verticalité marque le paysage urbain. Pour compenser le manque de profondeur des terrains, les architectes superposent les volumes : les oriels projettent leurs fenêtres au-dessus de la rue, supportent des loggias qui portent à leur tour les balcons des combles, le tout couronné par des gables triangulaires ou des tourelles d’angle.
L’ornementation joue un rôle esthétique primordial à différentes échelles de perception. De loin, le regard accroche la ligne des toits découpée par les épis de faîtage, les crêtes de lucarnes et les tourelles. De près, les façades révèlent une profusion de détails : frises en céramique émaillée, briques vernissées turquoises ou vertes, cabochons, garde-corps en fonte moulée et boiseries ciselées. À la fin des années 1880, les premières influences de l’Art nouveau introduisent des lignes courbes d’inspiration végétale ou animalière, particulièrement visibles sur les balustrades et les consoles de charpente de la villa Jan-et-Nip ou de la villa Française.
Protection et mise en valeur du patrimoine
Consciente de la valeur exceptionnelle de son tissu bâti, la collectivité s’est engagée très tôt dans une démarche précurseure de sauvegarde. Le 5 février 1986, la Commission nationale des secteurs sauvegardés créait à l’unanimité un secteur protégé étendu à l’ensemble du quartier balnéaire. Mers-les-Bains est ainsi devenue la première ville de France à doter d’un tel niveau de protection un patrimoine architectural issu intégralement de la seconde moitié du XIXe siècle. Ce périmètre historique a été renforcé en 2008 par un rayon de protection de cinq cents mètres autour de la villa Rip, inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques.
Ces dispositifs réglementaires encadrent désormais strictement les travaux d’entretien et de modification. Toute intervention sur une façade fait l’objet d’une déclaration préalable analysée conjointement par la mairie et l’architecte des Bâtiments de France. Les infractions sont directement transmises à la Direction régionale des affaires culturelles et au procureur de la République. Cette rigueur garantit une homogénéité visuelle remarquable et motive un vaste mouvement de restauration. De nombreux propriétaires font appel aux artisans locaux pour redonner leur éclat d’origine aux faïences, aux menuiseries et aux briques, comme en témoigne la réhabilitation récente de l’ancienne poste sur la prairie ou l’intégration réussie de constructions neuves respectant la verticalité historique sur les rares dents creuses du quartier.