Dans cette conférence captivante, l’écrivain et universitaire Philippe Forest propose une analyse approfondie de l’œuvre de Lewis Carroll. Il inscrit cette étude dans le cadre d’une réflexion plus large sur les relations complexes entre l’adulte, l’enfance et l’écriture littéraire.

En explorant la genèse et les structures profondes du célèbre récit, le conférencier met en lumière la manière dont l’auteur subvertit les codes pour donner naissance à un véritable mythe moderne.

Ce qu’il faut retenir

  • La naissance d’un mythe moderne : l’histoire d’Alice, initialement improvisée lors d’une promenade en barque, s’est autonomisée au point d’échapper à son créateur et de s’inscrire dans l’imaginaire planétaire.
  • La subversion des codes victoriens : contrairement aux œuvres moralisatrices de son époque, le récit refuse de délivrer une leçon de morale et prend délibérément le parti de l’enfance face à l’absurdité du monde adulte.
  • Le non-sens comme outil de révolte : à travers des jeux logiques et linguistiques poussés jusqu’à l’absurde, l’œuvre devient une critique de la fausse rationalité qui gouverne la société.

L’enfance en tant que mythe moderne

Philippe Forest débute son propos en reliant le chef-d’œuvre de Lewis Carroll à deux autres textes majeurs de la littérature enfantine : Peter Pan de James Barrie et Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Ces trois récits ont été conçus au cours d’un âge héroïque de l’édition pour enfants, situé entre le milieu du dix-neuvième et le milieu du vingtième siècle.

Ces œuvres dépassent largement leur contexte historique. Elles ont fondé de véritables mythes modernes.

L’une des caractéristiques de ces figures mythiques réside dans leur capacité à vivre d’une vie autonome. Elles se détachent de l’identité de leur créateur. Tout le monde connaît Alice ou Peter Pan, mais le nom de James Barrie reste souvent ignoré du grand public.

Le conférencier rappelle que le mythe d’Alice possède une date de naissance très précise. Il est né d’un conte improvisé lors d’une promenade en barque sur l’Isis à Oxford. Cette improvisation était destinée aux trois sœurs Liddell, dont la petite Alice.

Ces récits partagent la particularité de naître d’un dialogue direct avec des enfants. Ils ne se laissent pas enfermer dans un genre littéraire strict.

Pour l’adulte, l’enfance ainsi mise en scène devient l’objet d’une nostalgie perpétuelle et mélancolique. Elle représente un paradis perdu. C’est un territoire dont l’adulte se sent chassé et qu’il tente de faire parler à travers l’écriture, au prix d’une forme de substitution.

Repères sur l’auteur et la genèse de l’œuvre

Derrière le pseudonyme de Lewis Carroll se cache Charles Dodgson. Cet homme complexe était fils de clergyman, ordonné diacre, et professeur de mathématiques au prestigieux collège de Christ Church à Oxford.

Dodgson était l’auteur de traités de logique et de mathématiques rigoureux. Cet esprit scientifique se retrouve de manière paradoxale dans ses œuvres littéraires, où la logique est poussée jusqu’à ses limites absurdes.

En plus du premier texte, son génie linguistique s’est déployé dans sa suite ainsi que dans la Chasse au Snark. Ce long poème systématise l’usage des néologismes et des mots-valises. Il influencera plus tard des géants de la littérature comme James Joyce.

La relation entre l’enseignant et la jeune Alice Liddell est au cœur de la création du récit. Le poème liminaire qui ouvre l’ouvrage célèbre cette complicité enfantine née au cours d’un après-midi d’été.

À la demande de la fillette, le récit oral fut transcrit et illustré de la main même de l’auteur sous un titre initial évoquant le monde souterrain. Plus tard, devenu un texte retravaillé pour une publication officielle, l’ouvrage reçut les illustrations professionnelles de John Tenniel.

Le succès fut immédiat et massif, traversant rapidement les frontières pour toucher les publics français et allemands.

Philippe Forest aborde avec pudeur mais clarté la dimension psychologique de cette création. Il évoque une forme d’immaturité chez Carroll, un éternel enfant trouvant auprès des petites filles des interlocuteurs impossibles à rencontrer dans le monde des adultes.

L’écriture s’apparente ici à un exercice de sublimation et de séduction. Carroll utilise le livre pour flatter la vanité enfantine et figer une relation platonique mais intense, également documentée par ses nombreuses photographies d’art.

La structure initiatique du conte de fées

L’analyse textuelle révèle qu’Alice au pays des merveilles s’approprie la visée et la structure des contes de fées traditionnels. Le récit se construit sur une succession d’épreuves physiques et intellectuelles.

La chute vertigineuse dans le terrier du lapin introduit l’héroïne dans un espace de métamorphoses. Elle doit ensuite survivre à la noyade dans ses propres larmes, affronter des créatures s’exprimant par énigmes, et accomplir des tâches absurdes comme une partie de croquet surréaliste.

Ces épreuves reprennent le schéma classique du roman d’apprentissage : l’enfant doit triompher des obstacles pour affirmer son identité face au monde.

Chez Carroll, ce parcours initiatique est intimement lié aux angoisses corporelles de l’enfance. Les changements perpétuels de taille, d’abord subis puis maîtrisés grâce aux morceaux de champignon, métaphorisent la difficulté de grandir.

Le point d’orgue de cette initiation est la confrontation avec les figures d’autorité que sont le roi et la reine de cœur. En tenant tête à la tyrannie maternelle de la reine et en renversant le jeu de cartes, Alice accède à une forme de maturité positive et s’affirme comme un être à part entière.

La question de l’identité et de la métamorphose

Au-delà de la croissance physique, le texte pose une question profondément philosophique : qui est-on véritablement lorsque tout change autour de soi ?

À mesure qu’elle s’enfonce dans cet univers étrange, Alice perd ses repères et le sentiment de sa propre continuité psychologique. Elle en vient à se demander si elle est bien la même personne que le matin au réveil.

Cette fluctuation permanente fait écho aux théories philosophiques de David Hume sur la discontinuité du moi.

Le sentiment d’identité est également malmené par le regard des autres personnages. Le lapin blanc prend Alice pour une servante, ce qui choque son éducation bourgeoise. Un pigeon tente de la convaincre qu’elle est un serpent sous prétexte que les enfants, comme les reptiles, mangent des œufs.

Le célèbre dialogue avec le chat du Cheshire illustre parfaitement cette perte de repères. Le félin démontre à l’héroïne qu’elle est nécessairement folle, par le simple fait qu’elle se trouve dans cet endroit.

Le recyclage de la culture enfantine victorienne

Philippe Forest explique que le charme et l’insolite du récit reposent sur l’utilisation littérale d’éléments issus de la culture de l’Angleterre victorienne. Ces références échappent souvent au lecteur francophone contemporain.

Carroll matérialise des expressions figées de la langue anglaise pour en faire des personnages réels. Le chapelier et le lièvre de mars proviennent d’expressions populaires comparant la folie à ces entités.

De même, le chat du Cheshire trouve sa source dans un dicton de l’époque lié au sourire des félins de cette région. La fausse tortue naît d’un jeu de mots sur la désignation d’un potage industriel imitant la soupe à la tortue.

En prenant ces métaphores au pied de la lettre, Carroll adopte la naïveté propre aux enfants. Il transforme les clichés linguistiques des adultes en créatures poétiques et impossibles.

L’esprit du non-sens et le refus de la morale

La grande force de Lewis Carroll réside dans la subversion radicale du genre moralisateur de la littérature enfantine de son époque. À l’ère victorienne, les livres pour enfants avaient pour fonction première d’éduquer et de transmettre des principes puritains.

Carroll introduit un second degré constant et ironise sur cette manie à travers le personnage de la duchesse, qui s’obstine à vouloir tirer une leçon de chaque situation.

En refusant de moraliser, l’auteur déserte le camp des adultes et prend ouvertement le parti de l’insoumission enfantine.

Cette démarche s’appuie sur la tradition britannique du non-sens, dont Edward Lear fut l’un des pionniers. Le non-sens consiste à fabriquer des énoncés à la logique impeccable en apparence, mais dont le fond est totalement absurde.

L’univers d’Alice n’est pas un monde de douceur enfantine. C’est un monde d’une grande cruauté, peuplé de fous dotés d’une rationalité démente, qui s’apparente aux logiques décousues du rêve et du cauchemar.

La postérité surréaliste et la portée subversive

Pour conclure sa conférence, Philippe Forest met en lumière la fascination que ce texte a exercée sur les écrivains surréalistes français, notamment André Breton et Louis Aragon.

Dans son anthologie de l’humour noir, André Breton salue en Lewis Carroll un maître de l’école buissonnière. Il voit dans l’accueil fait à l’absurde un moyen pour l’enfant de résister aux tentatives des adultes de le modeler et de limiter son champ d’expérience.

Aragon, dans un texte de l’entre-deux-guerres, va jusqu’à prêter à Carroll une portée politique prérévolutionnaire. Il souligne le contraste saisissant entre la vie de ce bourgeois conservateur et la puissance libératrice de son œuvre.

Au cœur d’une époque victorienne marquée par l’ennui, le puritanisme et l’oppression industrielle, la liberté humaine s’était réfugiée entre les mains de la petite héroïne. En montrant aux enfants l’absurdité du monde situé de l’autre côté du miroir, Carroll a signé un acte de révolte tranquille mais éternel.