Dans cette conférence donnée au Musée de l’Homme, l’archéologue Jean Guilaine retrace la formidable aventure humaine du Néolithique, marqueur fondamental de l’histoire de l’humanité qui correspond au passage d’une économie de subsistance fondée sur la chasse et la cueillette à une société agropastorale. L’intervenant analyse la naissance de cette première révolution agricole au Proche-Orient puis sa formidable expansion à travers l’ensemble du bassin méditerranéen.

En croisant les données scientifiques sur l’habitat, l’outillage, la céramique et les pratiques funéraires, cette synthèse offre un panorama complet des transformations sociales, culturelles et territoriales qui ont façonné l’Europe avant l’arrivée des âges des métaux.

Ce qu’il faut retenir

Le Néolithique ne s’est pas construit en un jour ni en un lieu unique : il s’agit d’un processus de temps long initié au Proche-Orient dès le 12e millénaire avant notre ère, qui s’est progressivement diffusé vers l’Occident par voies maritime et terrestre.

L’expansion néolithique en Méditerranée s’est structurée autour de deux grands courants culturels majeurs : le courant des céramiques imprimées en Méditerranée centrale et le courant cardial en Méditerranée occidentale, venus s’implanter face aux communautés locales de chasseurs-cueilleurs.

La sédentarisation et la maîtrise des ressources alimentaires ont conduit à une complexification sociale progressive : de l’émergence des premiers monuments communautaires aux sépultures collectives mégalithiques, la société s’est hiérarchisée, valorisant le prestige individuel et marquant la montée en puissance des symboles guerriers.

Les foyers d’émergence et le berceau proche-oriental

La néolithisation ne doit pas être vue comme un phénomène mondial centré sur un unique point d’origine. Plusieurs foyers indépendants ont vu le jour à travers le globe à des époques différentes, notamment en Asie, en Amérique ou en Afrique.

Le Proche-Orient demeure toutefois le plus ancien foyer connu et le berceau direct des civilisations paysannes européennes. C’est dans ce croissant fertile que débute la domestication des céréales comme le blé et l’orge, ainsi que des légumineuses.

Cette transition de l’économie de chasse-cueillette vers l’agriculture s’étend sur plusieurs millénaires. Dès 12 000 avant notre ère, les populations natoufiennes entament un processus de subsédentarisation en construisant des maisons semi-enterrées et en conservant leurs morts à proximité des habitats.

Entre 10 000 et 8 700 avant notre ère, durant la phase du Néolithique précéramique A, l’agriculture naissante coexiste encore largement avec la chasse. Les communautés commencent alors à édifier d’impressionnants bâtiments publics à vocation cérémonielle, à l’image de la tour de Jéricho ou des stèles sculptées de Göbekli Tepe.

C’est au cours de la phase suivante, le Néolithique précéramique B, que la domestication animale s’accomplit réellement avec l’élevage des chèvres, des moutons, des porcs et des bœufs. L’architecture évolue vers des maisons quadrangulaires et les représentations humaines sous forme de statues s’affirment, témoignant d’un changement de regard de l’Homme sur son environnement.

Les modalités de la diffusion en Méditerranée

L’expansion du modèle néolithique depuis le Proche-Orient vers l’Europe occidentale s’est opérée progressivement par des voies maritimes et terrestres. L’île de Chypre constitue un observatoire privilégié de cette dynamique précoce : dès le 9e millénaire avant notre ère, elle est intégrée aux réseaux continentaux avant d’évoluer vers un modèle conservateur.

Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer cette migration des premières communautés paysannes vers l’Ouest : des dégradations environnementales comme la sécheresse, l’épuisement des sols agricoles, une forte poussée démographique nécessitant des scissions villageoises ou encore des tensions sociales internes.

La progression s’effectue au rythme de réseaux d’échanges à longue distance. L’obsidienne, le marbre ou certaines roches rares circulent activement d’un bout à l’autre de la Méditerranée, révélant des contacts réguliers et une maîtrise aboutie de la navigation dès le 6e millénaire avant notre ère.

Au cours de leur avancée, les colons agriculteurs rencontrent les populations autochtones de chasseurs-cueilleurs du Mésolithique. Ce face-à-face, étalé sur le temps long, a donné lieu à des interactions complexes combinant évitement, acculturation progressive et assimilation biologique.

La diversité des complexes culturels méditerranéens

Contrairement aux idées reçues, la céramique n’est pas née avec le Néolithique au Proche-Orient : elle y apparaît tardivement vers 7 000 avant notre ère. En revanche, lors de sa diffusion vers l’Occident, la poterie devient le marqueur culturel fondamental des archéologues pour tracer les groupes humains.

En Méditerranée centrale et adriatique, le premier Néolithique s’incarne dans le complexe des céramiques imprimées. Les villages d’Italie du Sud se caractérisent par l’aménagement d’imposants fossés d’enceinte et d’enclos réservés au bétail.

En Méditerranée occidentale, la tradition cardiale s’impose, remarquable par ses décors imprimés à l’aide de la coquille du coquillage Cardium. Les communautés y développent un outillage spécialisé comprenant des haches polies pour défricher les forêts et des lames de silex utilisées comme faucilles.

Au fil des millénaires, ce socle culturel commun se diversifie en fonction des biotopes rencontrés. L’agriculture s’adapte aux plaines fertiles tandis que le pastoralisme prend une place prépondérante dans les zones plus arides ou montagneuses.

Hiérarchisation sociale, mégalitisme et déclin

Alors que les premières communautés néolithiques laissaient entrevoir une certaine égalité, l’émergence de nécropoles individuelles au 5e millénaire avant notre ère révèle l’accentuation des inégalités sociales. L’accès à des objets de prestige venus de contrées lointaines, comme les perles de varicite ou les haches polies en roches alpines, marque le statut des élites.

À partir de 3 500 avant notre ère, la Méditerranée occidentale voit le développement spectaculaire du mégalitisme funéraire et des sépultures collectives. Dolmens, allées couvertes et hypogées creusés dans la roche accueillent des centaines de défunts, affirmant le culte des ancêtres et la cohésion du groupe.

Parallèlement, la société se masculinise et se militarise. L’apparition des statues-menhirs illustre une nette séparation génrée : les figures féminines sont associées à la biologie et aux parures, tandis que les figures masculines sont systématiquement affublées d’armes comme le poignard, la hache ou l’arc.

L’essor de la guerre à la fin du Néolithique est amplement documenté par l’archéologie et l’art rupestre. L’analyse des squelettes montre une augmentation du nombre de morts par projectile, tandis que les fresques espagnoles dépeignent de véritables affrontements tactiques entre compagnies d’archers.

Aux alentours de 2 500 avant notre ère, alors que le Proche-Orient et l’Égypte sont déjà entrés dans l’histoire et l’âge du bronze, la Méditerranée occidentale voit s’effondrer ses grandes cultures néolithiques traditionnelles. Le complexe du vase campaniforme s’installe alors, véhiculant une idéologie guerrière et mobile qui fera le pont avec les premières métallurgies du bronze.