La question de la responsabilité individuelle est au cœur de la philosophie existentialiste. Dans cette vidéo, le vidéaste explore un ouvrage méconnu de Jean-Paul Sartre publié en mille neuf cent quarante-sept et simplement intitulé « Baudelaire ».
À travers cette étude de cas concret, le philosophe applique sa grille de lecture à la vie du célèbre poète des Fleurs du Mal. Le verdict de Sartre est sans appel et particulièrement sévère. Pour lui, le génie littéraire n’excuse pas la trajectoire existentielle. Baudelaire a eu la vie qu’il méritait car il a orchestré son propre malheur.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- L’existentialisme pose le principe que l’existence précède l’essence : l’être humain n’est pas défini à l’avance par une nature ou un destin, mais il se construit entièrement à travers la somme de ses choix et de ses actions concrètes.
- Selon la grille de lecture sartrienne, Baudelaire a volontairement renoncé à sa liberté en se figeant dans le rôle du « poète maudit » : il a utilisé le déterminisme et la fatalité comme des excuses commodes pour fuir ses responsabilités.
- La véritable liberté ne réside pas dans l’absence de contraintes mais dans l’insoumission face à l’adversité : l’attitude de Baudelaire relève de la mauvaise foi et de la posture, préférant le contrôle de son image dans le regard d’autrui à l’expérience authentique de l’existence.
SARTRE – On a la vie qu’on mérite
L’affirmation selon laquelle nous avons la vie que nous méritons suscite souvent une vive résistance. Elle bouscule notre tendance naturelle à nous chercher des excuses face aux échecs ou aux difficultés de notre parcours. Pour Jean-Paul Sartre, cette formule n’est pas une sentence morale punitive.
Elle constitue le fondement même de sa doctrine. L’homme est condamné à être libre.
Cette liberté implique une responsabilité absolue face à ce que nous faisons de notre vie. Face à un choix, l’individu est irrémédiablement seul. Aucune force extérieure ne peut décider à sa place.
L’analyse du cas de Charles Baudelaire permet à Sartre d’illustrer la notion de lâcheté existentielle. Le lâche est celui qui refuse d’assumer la paternité de ses actes. Il préfère rejeter la faute sur des éléments qu’il prétend hors de sa portée : son passé, sa famille ou la société.
Le poète s’est complu dans une posture de victime de la fatalité. Or, l’examen de sa correspondance privée révèle une réalité bien différente. Sa solitude et sa détresse psychologique ne sont pas les fruits d’une malédiction divine.
Elles sont le résultat d’une construction méthodique. Baudelaire a choisi son destin.
Le déterminisme causal, souvent opposé à la liberté sartrienne, est balayé par le philosophe. La causalité scientifique ou psychologique peut expliquer une décision après coup. Elle s’avère purement descriptive.
Au moment précis où le choix se présente, la causalité n’est jamais prescriptive. Elle ne dicte pas l’action présente.
Se cacher derrière des arguments déterministes est une marque de mauvaise foi. C’est un aveuglement volontaire destiné à justifier notre propre passivité. La liberté ne réclame pas d’autorisation : elle s’arrache par l’insoumission.
Le courage et la lâcheté ne sont pas des propriétés intrinsèques ou innées de l’individu. Sartre refuse catégoriquement l’essentialisation des comportements humains. Il n’existe pas de nature lâche ou de nature courageuse.
Il n’y a que des actes lâches et des actes courageux. Un homme peut passer de l’un à l’autre selon les circonstances de son existence.
Nos choix se déploient exclusivement à l’indicatif. Les suppositions au conditionnel sur ce que nous aurions fait dans telle situation n’ont aucune valeur effective. Seule l’action concrète définit ce que nous sommes.
Baudelaire s’est rendu prisonnier volontaire d’une essence qu’il s’est lui-même forgée. Il a entretenu le mythe de la fêlure originelle liée au remariage de sa mère ou à sa maladie précoce.
Cette complainte permanente lui servait de bouclier contre l’angoisse de la liberté. En se proclamant éternellement solitaire par décret du destin, il s’interdisait toute interaction authentique avec le monde.
L’attitude originelle de l’auteur des Fleurs du Mal est celle d’un homme penché sur lui-même. Tel Narcisse, sa conscience réflexive observe constamment sa conscience réfléchie. Cette dualité permanente détruit toute immédiateté.
Chacun de ses désirs ou de ses sentiments est immédiatement espionné, décortiqué et interprété par son propre regard. Ce manque absolu de naturel transforme sa vie en une perpétuelle mise en scène.
Ce comportement s’apparente à celui d’un poseur. Prendre la pose signifie s’immobiliser volontairement pour offrir une image fixe au regard d’autrui.
Baudelaire a confondu l’être et l’existence. Chez Sartre, ces deux concepts s’opposent radicalement. L’être caractérise les objets inanimés : une chose est ce qu’elle est, figée dans son essence sans possibilité de changement.
L’existence appartient au sujet humain. Exister signifie sortir de l’être, se projeter vers l’avenir et transcender constamment ses états passés.
En cherchant à se définir à tout prix comme le poète maudit, Baudelaire s’est traité lui-même comme un objet. Il a préféré la sécurité de l’être à l’inconfort créateur de l’existence. Il avait besoin du regard des autres pour se sentir consister.
Ce besoin de fixation se manifeste également dans son goût prononcé pour le dandysme et l’artifice. Les vêtements sophistiqués et le maquillage sont des outils de contrôle de son apparence. Le poète manifestait une sainte horreur pour la nature brute et le corps nu.
Il célébrait le paysage urbain, le métal et la froideur. Cette esthétique de la frigidité traduit un refus de la spontanéité et de la chaleur humaine.
L’inauthenticité baudelairienne s’étend jusqu’à son rapport à la morale. Le poète s’est complu dans une réputation d’immoraliste provoquant la société bourgeoise. Sartre démontre qu’il s’agit d’une fausse révolte.
L’immoraliste qui inverse les valeurs du bien et du mal reste soumis à la structure qu’il prétend combattre. Il a un besoin viscéral de l’autorité pour construire son identité de transgresseur.
Le provocateur n’est pas un révolutionnaire. Le révolutionnaire veut transformer l’ordre du monde et inventer de nouvelles valeurs pour l’avenir. Le révolté, quant à lui, veille à maintenir intacts les abus dont il souffre pour pouvoir continuer à se dresser contre eux.
Baudelaire s’est comporté toute sa vie comme un enfant indiscipliné face à ses parents. Ses provocations capillaires ou vestimentaires n’étaient que des appels du pied pour susciter la réaction du corps social. Lors de son procès littéraire, il n’a pas revendiqué sa liberté de créateur.
Il a bassement cherché à amadouer les juges en prétendant que ses poèmes n’étaient qu’une mise en scène moralisatrice destinée à inspirer l’horreur du vice.
Cette absence de véritable colonne vertébrale se retrouve dans ses oscillations permanentes entre l’athéisme et la foi chrétienne. Ses opinions fluctuaient au gré de ses caprices émotionnels et de ses humeurs du moment. Sa correspondance montre une incapacité chronique à assumer ses décisions financières ou personnelles.
Il préférait s’en remettre à la tutelle d’un conseiller juridique plutôt que de gérer son existence de manière autonome.
En fin de compte, l’œuvre poétique de Baudelaire a été le réceptacle de son désir d’absolu et de fixité. L’alchimie poétique consistait à transformer la boue de son mal-être quotidien en l’or immuable du sonnet en alexandrins. La forme fixe du poème offre un caractère définitif.
Cette quête de pétrification explique pourquoi le suicide a hanté son esprit. La mort est l’ultime moyen de transformer une existence mouvante en un être figé pour l’éternité.
Sartre conclut que Baudelaire a raté l’expérience de la liberté en choisissant de devenir son propre monument littéraire. Reconnaître notre entière responsabilité face à notre trajectoire est une épreuve difficile.
C’est pourtant le seul chemin possible pour s’émanciper du jugement d’autrui et vivre pleinement en tant qu’êtres libres.