L’histoire de la médecine et des technologies de procréation offre un prisme d’analyse fascinant sur la construction sociale de la différence des sexes. Lors d’une conférence au Collège de France, la professeure Delphine Gardey examine comment les savoirs scientifiques façonnent les normes de genre et, inversement, comment les rapports de pouvoir influencent la production des connaissances biomédicales.
En s’appuyant sur l’histoire des sciences et la sociologie, son intervention montre que la biologie humaine demeure fondamentalement indissociable de la culture.
Ce qu’il faut retenir
Les représentations sociales du genre façonnent l’orientation de la recherche médicale. Cela conduit historiquement à une surmédicalisation du corps féminin et à un sous-investissement des sciences axées sur la fertilité masculine.
Les technologies de procréation médicalement assistée reflètent des choix sociopolitiques. L’évolution de l’injection intracytoplasmique de spermatozoïde en constitue un exemple marquant en faisant supporter les protocoles lourds aux femmes pour pallier l’infertilité des hommes.
L’accès aux techniques de procréation et à la préservation des gamètes demeure encadré par des arbitrages biopolitiques. Ces décisions soulèvent des tensions majeures autour des droits des personnes célibataires, des couples de femmes et des personnes transgenres.
Jalons théoriques : la co-construction des sciences et du genre
Afin d’analyser les relations entre savoirs et société, les études sociales des sciences s’appuient sur plusieurs métaphores fondatrices. Le philosophe Ludwig Fleck propose ainsi l’image du fleuve et de son lit pour illustrer cette co-dépendance. La culture et les sciences s’y façonnent mutuellement dans un mouvement continu.
Du côté des théories féministes, la chercheuse Anne Fausto-Sterling reprend l’image de la bande de Mœbius. Ce ruban montre que le corps, les hormones et la physiologie ne peuvent être dissociés des représentations culturelles. La biologie humaine s’avère intrinsèquement sociale.
L’invention de la gynécologie et l’invisibilisation du corps masculin
Au tournant du XIXe siècle, le discours médical définit la femme à travers sa seule fonction reproductrice. Cette conception anatomique sert alors de justification à son exclusion de la sphère politique. Cette focalisation entraîne la création d’une spécialité dédiée : la gynécologie.
La zone pelvienne devient le terrain privilégié d’expérimentations chirurgicales audacieuses. Les médecins multiplient les ovariotomies et les hystérectomies, parfois au prix d’un taux de mortalité très élevé chez les patientes.
À l’inverse, le corps masculin n’est pas conçu comme un objet d’étude sexué ou reproducteur. L’homme est érigé en référent universel et neutre. Cette absence de médicalisation empêche l’émergence précoce de l’andrologie comme véritable pendant à la gynécologie.
Les scripts sexuels, la virilité et le marché de la fertilité
À la même époque, les doctrines médicales dissocient la procréation de l’orgasme féminin. La femme est perçue comme un simple réceptacle passif. L’élan génésique et la puissance reproductrice deviennent l’apanage exclusif du masculin.
Les médecins entretiennent la confusion entre puissance sexuelle et fertilité chez l’homme. À la Belle Époque, il est fréquent de taire l’infertilité d’un mari pour préserver son autorité et la stabilité du mariage. Cette indulgence vise aussi à éviter que les hommes ne se tournent vers le marché parallèle de l’impuissance.
L’usage du microscope à la fin du XIXe siècle permet de diagnostiquer l’azoospermie. Malgré cela, le corps féminin continue d’être exploré en priorité en cas d’infertilité du couple.
L’ICSI : quand la technique pallie l’infertilité masculine sur le corps féminin
Mise au point au début des années 1990, l’injection intracytoplasmique de spermatozoïde marque un tournant majeur. Cette technique consiste à injecter directement un unique spermatozoïde sélectionné au cœur de l’ovocyte.
L’ICSI apporte une réponse technique à la défaillance spermatique et préserve la filiation biogénétique. Toutefois, les contraintes médicales les plus lourdes pèsent sur le corps de la femme. La ponction d’ovocytes exige en effet une stimulation hormonale poussée et une intervention sous anesthésie.
Cette méthode s’est progressivement imposée comme le standard de la fécondation in vitro. En s’imposant dans les laboratoires, l’ICSI a réduit le recours au don de sperme. Elle a ainsi renforcé la primauté accordée au lien biologique dans la définition moderne de la famille.
Encadrement biopolitique et modèle français de la procréation médicalement assistée
En France, l’assistance médicale à la procréation s’est longtemps structurée autour du modèle de la reproduction naturelle. La prise en charge exigeait l’existence d’un diagnostic médical de stérilité au sein d’un couple hétérosexuel.
Ce système repose sur le monopole des CECOS et sur la gratuité du don. Ce modèle centralisé et étatique reflète des arbitrages politiques sur les normes familiales. Les conditions d’âge ou de statut marital encadrent strictement les parcours autorisés.
Ces arbitrages sont apparus clairement lors des débats sur l’autoconservation préventive des ovocytes. La législation de 2011 exigeait des femmes qu’elles cèdent une partie de leurs gamètes aux banques nationales pour pouvoir en conserver pour elles-mêmes. Cette clause inédite illustre la gestion politique de la fertilité par l’État.
Troubles dans le genre et redéfinition des frontières procréatives
Les parcours de transition de genre ont longtemps été conditionnés par une obligation de stérilisation irréversible. Pour obtenir la modification de leur état civil, les personnes transgenres devaient renoncer à leur fertilité. Cette contrainte visait à préserver un modèle binaire et hétéronormé de la famille.
Au milieu des années 2010, les instances européennes et les juridictions françaises ont fait évoluer ce cadre juridique. L’obligation de stérilisation a été abandonnée, séparant la reconnaissance légale du genre des capacités reproductives.
La révision de la loi de bioéthique en 2021 a ouvert la PMA aux couples de femmes et aux femmes célibataires, sans intégrer les parcours des personnes transgenres. Les innovations biomédicales et les évolutions des modes de vie continuent ainsi de transformer les définitions de la parenté et du corps.