L’invasion de l’Éthiopie par l’Italie fasciste constitue un tournant décisif dans l’entre-deux-guerres. Dans ce récit tiré de l’émission Radio Classique, Franck Ferrand retrace les ambitions impériales de Benito Mussolini, la conquête brutale de la seule nation indépendante d’Afrique et l’incapacité des démocraties occidentales à enrayer cet engrenage.
Entre manœuvres géopolitiques, impérialisme aveugle et exactions militaires, cette campagne sanglante préfigure l’effondrement des mécanismes de paix internationale et précipite l’Europe vers la Seconde Guerre mondiale.
Ce qu’il faut retenir
- Mussolini cherche à bâtir un empire digne de la Rome antique tout en lavant l’affront de la défaite de l’armée italienne à Adoua face au Négus Ménélik II.
- L’agression de l’Éthiopie met en lumière l’impuissance de la Société des Nations dont les sanctions économiques tardives et symboliques n’empêchent pas la conquête.
- La guerre dérive rapidement vers des atrocités de masse avec l’emploi généralisé de gaz asphyxiants, des massacres de civils et l’instauration d’un régime d’occupation tyrannique.
Les ambitions impériales du Duce
À la fin de l’année 1932, Benito Mussolini convoque au Palazzo Venezia son ministre des colonies, le général Emilio De Bono. Le dictateur italien est catégorique : la patience vis-à-vis de l’Éthiopie a atteint ses limites. Il exige l’élaboration immédiate d’un plan d’invasion militaire.
Pour le chef du régime fasciste, conquérir ce territoire est une priorité absolue. Il ambitionne d’ériger un empire colonial capable de rivaliser avec ceux de la France et de la Grande-Bretagne. Mussolini rêve de s’inscrire dans l’héritage de Jules César. L’Italie possède déjà la Libye, l’Érythrée et la Somalie. L’Éthiopie représente la pièce manquante située au cœur de ses possessions africaines.
Outre la recherche de prestige, des considérations de politique intérieure motivent cette entreprise expansionniste. Mussolini souhaite laver la honte de la défaite d’Adoua essuyée en 1886 par les troupes italiennes. Il espère aussi donner un second souffle à son régime. Il s’agit d’offrir une terre de promesses aux populations déshéritées du Mezzogiorno. L’Éthiopie présente l’avantage d’être la seule nation totalement souveraine du continent africain. Elle n’appartient à aucune puissance européenne. Prendre ce territoire évite donc un affrontement direct avec ses voisins du continent.
Le temps presse néanmoins pour Rome. Le nouvel empereur éthiopien, Haïlé Sélassié, s’emploie activement à moderniser son État et ses forces armées. Plus le gouvernement fasciste attend, plus l’entreprise risque de devenir complexe. Mussolini prépare l’envoi de mobilisations massives comprenant deux cent mille hommes, des blindés et des centaines d’avions.
Le jeu diplomatique et le casus belli
Mussolini doit composer avec les réactions potentielles de Paris et de Londres. Les gouvernements français et britannique possèdent de grands domaines coloniaux. Le Duce estime qu’ils peuvent difficilement lui reprocher une démarche qu’ils ont eux-mêmes pratiquée durant des décennies.
Sur le plan européen, les trois nations viennent de signer les accords de Stresa afin de contrer les velléités expansionnistes d’Adolf Hitler. Le dirigeant italien est convaincu que la France et la Grande-Bretagne se contenteront de protestations purement formelles pour préserver leur alliance diplomatique.
Des affrontements frontaliers récurrents surviennent entre les forces italiennes et éthiopiennes. L’incident de Welwel fournit le prétexte officiel attendu par Rome pour accélérer les préparatifs. Les convois militaires transitent librement par le canal de Suez. Devant la montée des périls, le roi Haïlé Sélassié décrète la mobilisation générale de son armée à la fin de l’été 1935.
Cette initiative éthiopienne sert de déclencheur ultime. Mussolini déclare la guerre et ordonne à ses colonnes de franchir la frontière. Depuis le balcon du Palazzo Venezia, le Duce harangue la foule italienne. Il revendique la conquête légitime d’une place au soleil. Cette décision marque le début d’un enchaînement ininterrompu de crises internationales qui mèneront à la guerre totale.
Une campagne militaire brutale
Les armées italiennes progressent sur le sol éthiopien sous des températures extrêmes. L’armée du Négus souffre d’un sous-équipement criant face à la technologie militaire moderne de son adversaire. Les soldats éthiopiens font preuve d’une ténacité remarquable mais manquent d’artillerie et de blindés.
Jugeant l’avancée trop lente à son goût, Mussolini démet le général De Bono de ses fonctions. Il le remplace par le maréchal Pietro Badoglio. Ce dernier obtient carte blanche pour accélérer les opérations terrestres. Au sud, le général Rodolfo Graziani mène l’offensive depuis la Somalie en appliquant une politique dévastatrice de la terre brûlée.
Face à la déferlante militaire, l’organisation de l’État éthiopien s’effondre progressivement. L’empereur Haïlé Sélassié est contraint de quitter le territoire national et prend le chemin de l’exil vers Londres. Les troupes de Badoglio font une entrée triomphale dans la capitale Addis-Abeba après huit mois de combats éprouvants.
À Rome, la victoire provoque un enthousiasme populaire considérable. Mussolini proclame la fin de la guerre et l’avènement officiel de l’Empire italien. Le souverain Victor-Emmanuel III se voit attribuer le titre d’empereur. Le régime fasciste célèbre ce qu’il considère comme son plus grand triomphe politique et militaire.
L’impuissance de la Société des Nations
L’invasion d’un État souverain membre de la Société des Nations provoque un trouble profond dans les chancelleries internationales. C’est la première fois qu’un pays fondateur de l’organisation s’en prend directement à un autre membre. La SDN peine à formuler une riposte efficace et s’enferme dans d’interminables débats diplomatiques.
Une condamnation de l’Italie est finalement votée par l’assemblée genevoise. Des sanctions économiques sont prononcées pour freiner l’effort de guerre impérial. Toutefois, ces mesures s’avèrent inopérantes sur le terrain. Les Britanniques laissent le canal de Suez ouvert aux navires de guerre italiens. Des puissances extérieures continuent d’approvisionner Rome en pétrole.
L’instauration de ces punitions internationales déclenche un vaste mouvement d’union nationale au sein de la population italienne. Mussolini exploite le ressentiment populaire contre l’attitude des démocraties occidentales. Il dénonce l’injustice commise envers son pays et prône la recherche d’une autosuffisance économique.
Constatant l’inefficacité totale du dispositif de coercition et le fait accompli sur le terrain, la Société des Nations finit par lever l’ensemble des sanctions. L’Éthiopie se retrouve définitivement abandonnée par la communauté internationale. Cette impuissance flagrante enhardit Adolf Hitler qui observe l’incapacité des démocraties à défendre l’ordre européen.
Occupation, terreur et ségrégation
La prise d’Addis-Abeba ne signifie pas la fin des hostilités sur le territoire africain. Une guérilla féroce s’organise rapidement dans les régions escarpées. Des partisans éthiopiens mènent des embuscades répétées contre les garnisons italiennes et les colons venus s’installer sur place.
En réponse à cette insurrection persistante, Mussolini exige une répression impitoyable. Le maréchal Badoglio généralise l’emploi de bombes à l’ypérite contre les zones rebelles. Les gaz asphyxiants sont déversés de manière massive sur les populations civiles et les combattants.
Nommé vice-roi d’Éthiopie, le maréchal Graziani intensifie la terreur d’État. Après avoir échappé à un attentat à la bombe dans la capitale, il ordonne de sanglantes représailles. Pendant plusieurs jours, les milices des chemises noires se livrent à des massacres systématiques et à des lynchages en règle. Les élites intellectuelles, les hauts dignitaires de la monarchie et les autorités religieuses sont méthodiquement exécutés. C’est notamment le cas lors du massacre du monastère de Debre Libanos. Des milliers d’opposants réels ou supposés sont déportés dans des camps de concentration en Somalie.
En parallèle de la répression politique, Rome instaure une législation raciale stricte. Mussolini interdit formellement les unions mixtes entre colons italiens et femmes éthiopiennes afin d’éviter le métissage. Malgré l’extrême violence déployée par l’occupant, la pacification complète de la région demeure une illusion. La présence italienne prendra fin en 1941 lorsque les troupes britanniques libéreront le pays et réinstalleront l’empereur Haïlé Sélassié sur son trône.