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Spoliation des juifs, trafics et transferts d’œuvres : le marché de l’art a prospéré pendant l’Occupation. À l’heure du débat sur les restitutions, cette enquête retrace les réseaux qui l’ont alimenté pour décrypter une histoire inachevée.

Après l’effervescence artistique des années 1930 au cours de laquelle Paris, capitale de la modernité, attire l’avant-garde, du cubisme au surréalisme, l’Occupation va doper un marché de l’art, devenu valeur refuge. Saisi d’une véritable fièvre, l’hôtel Drouot, interdit aux juifs, bat des records de vente : mobilier rare, toiles de maîtres, bibelots précieux (1 million d’objets en 1942 !), dont beaucoup leur ont été confisqués. Les lois vichystes contraignent aussi des acteurs majeurs, comme Paul Rosenberg ou Pierre Loeb, dont les galeries sont « aryanisées », à l’exil. Parallèlement, alors que Hitler, rêve à son projet de Führermuseum à Linz en Autriche, et que les nazis fustigent « l’art dégénéré », entre 1940 et 1944, près de 100 000 œuvres et objets culturels auraient été transférés de France en Allemagne, sous l’autorité de Goering, après leur stockage au Jeu de Paume. Si le Louvre a pris soin, dès août 1939, de déménager ses collections, une chasse au(x) trésor(s) s’organise, à l’initiative notamment d’Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris, pour localiser les œuvres avec, parfois, l’aide des concierges. Ce pillage d’appartements et de galeries laissées vacants par les juifs, arrêtés ou en fuite, favorise le marché noir. Dans l’après-guerre, avec l’aide de la brigade américaine Monuments, Fine Arts and Archives Section, 60 000 de ces biens seront récupérés par la France, et 45 000, restitués à leurs propriétaires, mais cette « quête des origines » reste inachevée.

Angle mort

S’appuyant sur le travail au long cours d’Emmanuelle Polack, historienne de l’art et coauteure du film, et nourrie d’éclairages d’experts et de témoins − dont le fils du galeriste Pierre Loeb −, cette passionnante enquête retrace ces réseaux où se croisent galeristes, collectionneurs, marchands avides, dignitaires nazis, commissaires-priseurs, conservateurs ou intermédiaires, sur fond de législation anti-juive de Vichy. Si certains responsables ont été condamnés, d’autres ont été absous, comme Emil Georg Bührle, marchand d’armes suisse et collectionneur. Alors qu’en 2020 le Louvre a lancé une mission de recherche sur les œuvres acquises par le musée sous l’Occupation et qu’en Allemagne trois tableaux de la collection Armand Dorville, retrouvés chez le fils du marchand allemand Hildebrand Gurlitt, proche de Hitler, ont été rendus à ses héritiers, cet angle mort de la mémoire collective fait écho à l’actuel débat sur les restitutions.

Documentaire de Vassili Silovic disponible jusqu’au 02/07/2022.