Figure incontournable de la création visuelle contemporaine, Jean-Paul Goude se livre dans cet entretien intimiste sur l’ensemble de son parcours artistique. De son enfance baignée de culture américaine à ses succès publicitaires légendaires, l’artiste revient sur ses inspirations, ses obsessions morphologiques et sa vision de l’esthétisme.
À l’occasion de la sortie de son ouvrage rétrospectif aux éditions de la Martinière, il se remémore ses rencontres décisives, ses muses créatives et les grands événements qui ont marqué son œuvre.
Ce qu’il faut retenir
L’univers créatif de Jean-Paul Goude repose sur un héritage maternel fort. Son amour précoce pour la danse et la diversité culturelle a sculpté son regard unique sur les corps.
Sa méthode de travail s’appuie sur la manipulation esthétique et la dramatisation. Il utilise le dessin comme socle fondamental pour transformer le réel et sublimer la beauté de ses muses.
Sa contribution à la culture populaire passe par l’injection d’humour et d’utopie. Il a révolutionné le cinéma publicitaire avant d’orchestrer le défilé mythique du bicentenaire de la Révolution française.
Aux origines du rythme et du dessin
Tout commence à Saint-Mandé durant les années quarante. Fils d’une danseuse américaine de Broadway et d’un père français particulièrement habile de ses mains, le jeune Jean-Paul grandit bercé par le jazz.
La sensibilité de sa mère pour la culture noire américaine le marque à jamais. Elle lui transmet l’amour de la danse et une ouverture d’esprit déterminante.
Enfant, il préfère l’univers des Indiens à celui des cowboys. Il éprouve une empathie naturelle pour les figures de perdants et se passionne pour l’esthétique des corps athlétiques et lointains.
Les visites impromptues au zoo de Vincennes et devant la façade du musée des colonies nourrissent son imaginaire. Il y contemple la noblesse des morphologies et dessine ses premiers nues artistiques dès l’âge de treize ans.
Adolescent, son cœur hésite entre la scène et les crayons. Passionné de comédies musicales et de cinéma américain, il envisage un temps une carrière de danseur professionnel.
L’admission aux Arts Décoratifs à Paris confirme son talent graphique. Même si un passage par New York douche ses ambitions dans la danse classique, le dessin devient son moyen d’expression privilégié.
Ses premiers travaux pour les vitrines des grands magasins parisiens révèlent sa signature. Son trait dynamique, coloré et plein de santé détonne immédiatement avec le style compassé de l’époque.
Les muses et l’art de la French Correction
Pour Jean-Paul Goude, les femmes constituent une source d’inspiration inépuisable. Sa vie personnelle s’entremêle en permanence avec sa démarche de créateur.
Il ne cherche pas à photographier des corps bruts. Il préfère dramatiser la réalité et sculpter l’image de la personne aimée jusqu’à obtenir la silhouette idéale.
De New York à Paris, il s’entoure de beautés singulières et atypiques. Il défend la noblesse des physiques hors norme face aux stéréotypes de la mode classique.
Cette approche donne naissance au concept de la French Correction. L’idée consiste à analyser les faiblesses physiques pour les transformer en avantages graphiques à l’aide de prothèses ou de vêtements coupés sur mesure.
Cette technique s’illustre d’abord de manière théâtrale à la télévision américaine. Elle se décline ensuite dans ses projets photographiques où il découpe et réassemble les négatifs au millimètre près.
Sa relation amoureuse et artistique avec Grace Jones incarne le sommet de cette quête créative. Ensembles, ils façonnent un personnage androgyne et charismatique qui défie les genres et les cultures.
En dessinant ses postures, en choisissant ses musiques et en mettant en scène ses spectacles disco avec des fauves sur scène, il crée des visuels devenus mythiques.
Cette quête d’absolu visuel s’étend à d’autres rencontres marquantes. Sa collaboration avec Farida enrichit son travail de la culture orientaliste, tandis que son mariage avec Karen scelle l’équilibre de sa vie familiale.
La révolution du cinéma publicitaire
À la fin des années soixante-dix, le monde de la publicité s’ouvre à lui presque par hasard. Il y apporte un souffle novateur et une liberté de ton inédite.
À une époque où la réclame télévisée française s’avère très bavarde, il impose un style muet et rythmé. Ses films reposent sur le mouvement, le découpage graphique et la musique.
Il introduit le breakdance et la culture hip-hop à l’écran dès le début des années quatre-vingt. Il détourne les codes de la bande dessinée pour des campagnes populaires majeures.
Les célèbres lutins voleurs de couleur de Kodak marquent durablement les esprits. Malgré les réticences initiales des décideurs américains, ces personnages deviennent l’emblème incontournable de la marque.
Son perfectionnisme sur les plateaux de tournage est légendaire. Rien ne le fait dévier de sa vision, qu’il s’agisse d’orchestrer un monument de comédie pour Orangina ou d’élever la boisson Perrier au rang d’œuvre primée à Cannes.
Sa rencontre avec l’univers du luxe scelle sa notoriété internationale. Pour la maison Chanel, il conçoit la publicité du parfum Égoïste, un chef-d’œuvre visuel à la scénographie théâtrale et spectaculaire.
Pour la promotion du parfum Coco, il enferme la jeune Vanessa Paradis dans une cage à oiseaux. Il décele immédiatement chez la chanteuse la délicatesse et la malice d’un personnage de dessin animé.
Plus tard, sa campagne au long cours pour les Galeries Lafayette insuffle une fraîcheur bienvenue. En masculinisant le visage de Laetitia Casta, il joue avec les morphologies et prouve que la beauté pure se moque du genre.
Le défilé du bicentenaire et la quête de sérénité
L’année 1989 marque l’apogée de sa carrière de metteur en scène de l’espace public. Le gouvernement français lui confie l’élaboration du défilé de la Révolution française sur les Champs-Élysées.
Pensé comme une immense célébration populaire, le projet rassemble des milliers de participants venus du monde entier. L’événement transforme une commémoration historique en un spectacle poétique et métissé.
Sur les pavés de la capitale, les tribus africaines, les fanfares américaines et les provinces françaises défilent à un rythme battant. L’artisan de la fête insuffle une utopie joyeuse qui émerveille un public gigantesque.
Malgré ce triomphe mondial, le créateur conserve une grande pudeur. Il refuse souvent le statut d’artiste, préférant se définir comme un artisan exigeant et passionné par son métier.
L’écriture de longs-métrages occupe aujourd’hui son esprit. Il travaille depuis plusieurs années à la conception d’un film musical inspiré de ses propres aventures amoureuses et créatives.
Désormais apaisé par la paternité et le temps qui passe, il poursuit sa quête identitaire avec sérénité. Fidéle aux conseils de sa mère, il continue de créer en restant simplement lui-même.