Lors de la conférence RENT, Nathalie Gardes, enseignante-chercheuse à l’Université de Bordeaux, et Philippe de Ligniville, directeur général adjoint de Bien’ici, ont dévoilé les résultats d’une étude exclusive menée auprès de plus de 1 000 porteurs de projets immobiliers. Alors que l’intelligence artificielle générative envahit le discours technologique et le monde des start-up, cette enquête prend le contre-pied en analysant la perception, les usages réels et les attentes concrètes des consommateurs français dans le secteur immobilier.

Ce qu’il faut retenir

L’intelligence artificielle bénéficie d’une notoriété globale très forte auprès des Français, mais son adoption pratique demeure encore à un stade d’expérimentation, principalement portée par ChatGPT.

Il n’existe pas encore de réflexe IA spontané dans la recherche immobilière, bien que les utilisateurs sollicitent déjà des fonctionnalités sous-jacentes alimentées par ces algorithmes.

L’avenir de la profession repose sur une coproduction tripartite entre l’agent, le client et l’outil technologique, où les compétences humaines et l’éthique restent indispensables.

Une méthodologie scientifique pour analyser les représentations de l’IA

Pour appréhender l’impact de l’intelligence artificielle, l’étude s’appuie sur la méthode prototypique de Vergès. Cette approche permet de capturer les représentations sociales, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances partagées qui guident les comportements d’achat des individus.

Les données ont été collectées entre septembre et octobre auprès d’un échantillon représentatif de plus de 1 000 utilisateurs du portail Bien’ici. Le profil des répondants reflète fidèlement la population des recherchants immobiliers, avec une majorité de femmes et une surreprésentation de la tranche d’âge des 35-64 ans.

Niveau de connaissance et état des usages chez les Français

La notoriété de l’intelligence artificielle atteint aujourd’hui 84 % auprès du grand public. Cette accélération s’explique notamment par le rôle prépondérant joué par les médias traditionnels et l’écosystème professionnel dans la vulgarisation de ces technologies.

Malgré cette forte sensibilisation, les usages réguliers restent restreints. Environ 38 % des personnes interrogées connaissent l’IA sans l’avoir testée, et seuls 16 % déclarent en faire un usage régulier. Les abonnements aux versions payantes ne concernent pour l’instant qu’une frange minime de 2 % des utilisateurs.

Le modèle de diffusion de l’innovation appliqué à l’IA

Les données de l’enquête confirment de manière frappante la théorie de la diffusion des innovations d’Everett Rogers. Le marché se trouve actuellement à la transition exacte entre les utilisateurs précoces (early adopters) et la majorité précoce.

Le portrait-robot des premiers adoptants fait apparaître des profil jeunes, masculins et diplômés, souvent issus du secteur technologique. À l’inverse, les profils plus âgés ou moins familiers avec le numérique manifestent encore un recul marqué ou un manque de pratique.

Perceptions, émotions et fractures démographiques

Dans l’inconscient collectif, l’IA évoque prioritairement l’efficacité, le gain de temps et la productivité, mais reste parfois associée à l’automatisation robotique. Les représentations périphériques font émerger des craintes liées à la désinformation, à la protection de la vie privée et à la perte d’autonomie.

L’analyse met en évidence des disparités émotionnelles significatives. Les femmes et les personnes âgées de 55 à 64 ans expriment davantage de méfiance ou de stress. Ces réticences s’expliquent par une sensibilité accrue aux risques technologiques et des inquiétudes quant à l’impact sur l’emploi.

La pratique comme vecteur de confiance

Un constat majeur ressort de l’étude : la méfiance envers l’intelligence artificielle s’estompe à mesure que les individus l’expérimentent. Les utilisateurs réguliers ou payants affichent les niveaux de sérénité et d’enthousiasme les plus élevés.

Accompagner les consommateurs dans la prise en main des outils s’avère donc essentiel. C’est par la familiarité et l’usage concret que s’établit une relation de confiance durable avec la technologie.

Usages généraux versus usages immobiliers

Dans la vie quotidienne, les Français sollicitent l’IA à 82 % pour obtenir des réponses directes à des questions, concurrence directe pour les moteurs de recherche traditionnels. La rédaction, le résumé de texte et la correction de contenus constituent le deuxième grand axe d’utilisation.

Au sein du parcours immobilier, 87 % des personnes interrogées affirment ne pas utiliser d’outils d’IA. Pourtant, lorsqu’on les interroge sur des tâches spécifiques comme la recherche sur un quartier, la rédaction d’annonces ou l’estimation de prix, les mêmes utilisateurs reconnaissent employer des fonctionnalités qui en intègrent nativement.

L’évaluation des chatbots et de la personnalisation des annonces

Les assistants conversationnels ou chatbots souffrent d’une image plutôt mitigée auprès du public. La majorité des répondants les jugent adaptés uniquement aux demandes basiques et déplorent un manque récurrent de pertinence et de réactivité.

En revanche, les systèmes de recommandation d’annonces personnalisées bénéficient d’un accueil plus favorable. Les hommes se montrent particulièrement satisfaits des critères quantitatifs proposés, tandis que les femmes réclament des éléments plus qualitatifs sur le cadre de vie, les écoles et l’environnement local.

Les attentes prioritaires des porteurs de projets immobiliers

Interrogés sur leurs aspirations, les candidats à l’achat ou à la location attendent en priorité une amélioration des filtres de recherche et du traitement des données. Ils souhaitent pouvoir trier plus efficacement de grands volumes d’informations complexes.

Les autres demandes majeures concernent l’enrichissement des données de géolocalisation, la création de visites virtuelles immersives et l’analyse automatisée de la valeur des biens. Enfin, les acheteurs comptent sur l’IA pour vérifier l’exactitude des informations figurant dans les annonces et lutter contre les erreurs de localisation.

Vers une coproduction tripartite de la prestation immobilière

L’émergence de ces technologies redéfinit en profondeur le rôle des professionnels de l’immobilier. Le modèle traditionnel de service cède la place à une coproduction tripartite qui associe l’agent immobilier, le client et l’intelligence artificielle.

Pour éviter l’écueil de la déshumanisation, l’humain doit impérativement conserver une place centrale. L’IA doit être positionnée comme un outil d’assistance permettant de gagner en rapidité et en personnalisation, sans jamais remplacer l’accompagnement relationnel. Le développement de compétences hybrides (fusion skills) et le respect d’une charte éthique rigoureuse s’imposent ainsi comme les conditions indispensables d’une transformation réussie.