Cette conférence organisée au Musée d’Art Moderne de Paris réunit quatre artistes contemporains autour de l’œuvre d’Hans Hartung, figure majeure de l’abstraction du vingtième siècle.

À travers un dialogue ouvert, les intervenants interrogent la pertinence de la peinture abstraite dans le contexte actuel, tout en examinant comment les méthodes, les outils et la philosophie de travail de Hartung continuent de résonner avec leurs propres pratiques créatives.

Ce qu’il faut retenir

  • La distinction entre abstraction et figuration est devenue poreuse : le débat ne porte plus sur l’opposition stricte entre ces deux notions, mais sur la manière dont la peinture articule le réel, le geste et la matière.
  • L’œuvre de Hartung, loin d’être uniquement gestuelle, révèle une rigueur athlétique et une réflexion quasi protocolaire qui, paradoxalement, laisse une place centrale à l’accident et à la perte de contrôle, notamment dans sa période finale utilisant des outils industriels.
  • La peinture, même lorsqu’elle est dite abstraite, demeure un espace de « concrétisation » où le rythme, la structure (souvent portée par le noir) et la mémoire du monde extérieur se percutent pour créer une nouvelle réalité propre à l’atelier.

Le dialogue entre abstraction et réalité

D’emblée, la question de la définition de l’abstraction est posée comme un sujet complexe et en constante mutation. Les intervenants s’accordent à dire que le clivage traditionnel entre abstrait et figuratif appartient désormais à une période révolue des années quarante ou cinquante. Aujourd’hui, les frontières sont devenues poreuses.

Certains artistes refusent d’ailleurs l’étiquette d’abstrait pour préférer celle d’art concret. Cette approche souligne que, dès lors qu’un tableau existe physiquement, il entretient des liens avec le réel, ne serait-ce que par sa matérialité ou sa forme. La peinture est alors perçue comme un événement en soi, plutôt que comme la simple représentation d’un sujet extérieur.

La figure de l’acrobate et le rôle de l’outil

L’analyse de l’œuvre d’Hans Hartung permet de mettre en lumière une facette moins perçue de son travail : celle d’un artiste en contrôle permanent. Loin de l’image d’un peintre uniquement guidé par l’impulsion du moment, Hartung pratiquait une mise au carreau rigoureuse pendant des décennies, transformant de petits dessins en grandes compositions monumentales.

Ce paradoxe entre la préparation protocolaire et la vivacité finale du résultat est un point de convergence fort pour les artistes présents. L’idée de « bégaiement » revient pour qualifier cet éternel recommencement du geste sur la toile. La peinture devient alors une performance physique, où le corps de l’artiste agit avec la précision d’un athlète tout en cherchant sans cesse à se libérer de ses propres contraintes.

La dimension sonore et physique de la création

La période tardive de Hartung, marquée par l’utilisation de machines industrielles et d’outils de projection, offre un terrain de réflexion passionnant sur la perte de contrôle volontaire. Ces méthodes, souvent bruyantes et imprévisibles, permettent une distanciation par rapport à la surface de la toile.

Cette distance transforme l’acte de peindre en un spectacle où l’artiste observe, saisit et canalise les aléas de la machine. Ce dialogue avec les outils sauvages, comme l’aspirateur inversé ou la sulfateuse, témoigne d’une recherche d’énergie brute qui échappe à la seule maîtrise technique. Cette vitalité, faite d’accidents et de reprises, résonne profondément chez les artistes contemporains qui utilisent eux-mêmes la peinture pour enregistrer des actions ou des traces physiques.

La structure du noir et la couleur

Un autre aspect crucial soulevé lors de la discussion concerne le rôle du noir dans l’œuvre de Hartung. Loin d’être une simple couleur, le noir agit comme le squelette même de ses compositions. Là où certains mouvements modernes ont cherché à bannir le noir pour privilégier la lumière, Hartung le replace au cœur de sa structure.

La couleur, quant à elle, semble souvent intervenir comme une strate supplémentaire, presque décorative, sur une matrice structurée par le dessin. Cette hiérarchie entre la structure noire et la coloration finale invite à une lecture renouvelée des toiles, où le geste n’est pas une simple touche impressionniste, mais une manière de couvrir ou de révéler le fond, conférant à l’ensemble une présence spatiale unique.

Le contexte et la responsabilité de l’artiste

La conférence s’achève sur une réflexion ouverte concernant le contexte dans lequel la peinture est montrée. Face à la difficulté de définir ce qu’est la peinture abstraite aujourd’hui, le cadre d’exposition et la mise en scène deviennent des éléments déterminants.

Les intervenants soulignent la responsabilité partagée entre celui qui produit, celui qui expose et celui qui regarde. La peinture ne s’isole pas de son environnement ; elle interagit avec lui, qu’il soit institutionnel ou domestique. Finalement, c’est cette capacité de l’œuvre à conserver sa force, ses contradictions et sa vitalité au fil du temps qui en assure la pérennité, bien au-delà des débats théoriques sur les étiquettes et les classifications.