Lors d’une conférence mémorable organisée par l’Université de Strasbourg, le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein livre une réflexion profonde sur les relations tumultueuses entre la science et notre société contemporaine.

À travers une analyse subtile, il décortique l’échec de la vulgarisation traditionnelle face à la montée de la défiance et des biais cognitifs. Son intervention invite à repenser notre compagnonnage avec les nouvelles technologies et à interroger la perte de sens d’un mot autrefois fondateur de notre modernité : le progrès.

Ce qu’il faut retenir

  • Le paradoxe de la véracité : le désir légitime des citoyens de ne pas être dupes s’est transformé en un déni généralisé de la vérité, alimenté par un processus critique permanent au sein de la cité.
  • Le halo symbolique : nos jugements collectifs sur les technologies ne portent pas sur leurs réalités matérielles et objectives, mais sur les projections imaginaires et les valeurs qu’elles incarnent.
  • Le glissement sémantique : le concept de progrès, qui impliquait un sacrifice consenti du présent au nom d’un futur collectif, a été supplanté par l’idée d’innovation, dictée par l’urgence de réparer un présent en crise.

Vérité et véracité dans la société post-moderne

Étienne Klein ouvre sa réflexion en s’appuyant sur les travaux du philosophe anglais Bernard Williams. Il décrit un paradoxe frappant qui traverse nos communautés éduquées et hyper-informées.

D’un côté, les citoyens affichent un fort désir de véracité. Ce souci se caractérise par le refus absolu d’être trompé par les discours officiels ou majoritaires.

De l’autre, cette exigence dérive vers un déni de la vérité elle-même. Dès qu’une certitude est présentée, la société la relativise immédiatement.

Ce mécanisme pervers installe un processus critique généralisé dans la cité. Plus aucune affirmation ne fait consensus.

Chaque individu construit son propre chez-soi idéologique en quelques clics sur la toile. La vérité devient alors purement locale, subjective et contextuelle.

L’illusion du débat public et le public fantôme

L’orateur revient ensuite sur le grand débat national consacré aux nanotechnologies. Cette initiative ambitieuse s’est soldée par un échec flagrant, marqué par des conflits violents et une indifférence massive de la population.

Cette situation illustrates parfaitement le concept de public fantôme théorisé au début du vingtième siècle. En démocratie, le droit de savoir se traduit rarement par un réel désir de connaître.

Les discussions se cristallisent alors en guerres de tranchées stériles et agressives. Les technophiles enthousiastes s’opposent radicalement aux technophobes convaincus.

Aucun dialogue constructif ne devient possible entre ces deux postures dogmatiques. La réglementation accumule du retard, tandis que le public actif sur les réseaux sociaux refuse de se rallier aux décisions institutionnelles.

La déconnexion entre militantisme et competence

Un constat empirique s’impose après des années d’observation des réunions publiques. Il existe une décorrélation profonde entre l’intensité de la militance et le niveau de compétence réelle.

Le fait d’avoir une opinion tranchée semble dispenser de l’effort de s’instruire. Qu’on soit farouchement pour ou contre une technologie, les fondements scientifiques restent largement ignorés.

Étienne Klein propose un test simple à faire auprès de son entourage. Demander à un opposant ou à un partisan des organismes génétiquement modifiés de définir précisément ce qu’est un tel organisme produit des résultats édifiants.

La crise sanitaire récente a mis en lumière cette promptitude généralisée à se déclarer expert. Des sondages nationaux ont ainsi révélé que la majorité de la population se prononçait de façon définitive sur l’efficacité de molécules médicales pourtant totalement inconnues des plus grands chercheurs.

Le concept du halo symbolique des technologies

Pour expliquer cette promptitude à juger sans savoir, Étienne Klein convoque la pensée du philosophe Gilbert Simondon. Ce dernier a démontré que nous ne nous prononçons pas sur la technique elle-même, mais sur son halo symbolique.

Les innovations rayonnent d’une lumière imaginaire, tantôt positive, tantôt négative, qui dépasse largement leur réalité objective. La cinquième génération de standards pour la téléphonie mobile en est le parfait exemple contemporain.

On l’associe immédiatement au confort individuel, au visionnage de vidéos ou à la surveillance de masse. On oublie ses limites matérielles et industrielles.

La véritable question politique posée par ces outils dépasse la simple dangerosité sanitaire : ce compagnonnage technologique va-t-il nous atomiser ou faire société ?

L’ingénieur sait généralement ce qu’il conçoit sur le plan technique. En revanche, il ne sait jamais ce que fera, au niveau sociétal, ce qu’il a fabriqué.

L’invention du protocole web au conseil européen pour la recherche nucléaire en est une illustration spectaculaire : les concepteurs voulaient seulement échanger des données de physique, ils n’avaient pas anticipé la création d’un outil modifiant l’intimité humaine.

Le basculement du progrès vers l’innovation

L’analyse lexicale des discours publics montre une disparition totale du mot progrès au profit du terme innovation. Ce changement s’est opéré de manière vertigineuse au cours des dernières décennies.

Le progrès, selon la définition philosophique des Lumières, exigeait de sacrifier une part de confort présent au nom d’un futur collectif attractif et crédible. C’était une idée consolante et sacrificielle, qui faisait du temps un allié de la liberté humaine.

L’innovation contemporaine, héritière de la pensée du philosophe Francis Bacon, répond à une logique inverse. Le mot trouve son origine historique dans le vocabulaire juridique du quatorzième siècle, où il désignait un avenant pour que le contrat initial demeure valable.

Innover signale ainsi ce qu’il faut faire pour que rien ne change. Notre discours moderne sur l’innovation est justifié par l’état critique du présent et l’urgence de s’adaptation à des menaces grandissantes, et non par une vision désirable de l’avenir.

La confusion médiatique entre science et recherche

Une erreur fondamentale commise par l’espace médiatique consiste à confondre continuellement la science et la recherche. Ces deux dimensions obéissent pourtant à des principes diamétralement opposés.

La science est constituée d’un corpus solide de connaissances établies, validées et partagées par la communauté internationale. La rotondité de la Terre ou l’existence de l’atome en sont des exemples incontestables.

Le doute n’a pas sa place au sein de ce corpus stable. On ne peut le contester qu’en déployant des arguments scientifiques extrêmement rigoureux.

La recherche, au contraire, représente le domaine de l’inconnu et de la quête active. Le doute y est le moteur indispensable et consubstantiel.

En propageant l’idée fausse que la science se résume au doute, les médias colonisent l’esprit public. Ils transforment les incertitudes légitimes des chercheurs en un scepticisme citoyen généralisé face aux faits établis.

Le nouveau statut du scientifique et le rapport magique aux objets

La figure du chercheur a subi un renversement radical dans l’imaginaire populaire contemporain. Autrefois perçu comme un rebelle libre et insoumis, le scientifique est aujourd’hui soupçonné d’être un rouage de la technoscience marchande.

Cette posture rend les débats publics profondément traumatisants pour les experts. Ces derniers choisissent souvent de se retirer définitivement de l’arène médiatique.

Face au déferlement du spectaculaire et des opinions brutes, le savoir brut ne suffit plus à se légitimer. Les biais de confirmation s’amplifient à cause des algorithmes numériques conçus pour maximiser notre temps d’attention.

De plus, notre rapport quotidien aux objets techniques est devenu purement magique. Contrairement aux espoirs des philosophes de l’Encyclopédie, la prolifération des technologies ne transmet aucune culture scientifique.

Plus un outil est complexe, comme le téléphone intelligent, plus son utilisation est rendue simple et intuitive. Cette facilité d’usage efface la visibilité des principes physiques sous-jacents et renforce notre ignorance crasse.