Dans cette rencontre passionnante organisée par la librairie Mollat, le célèbre historien Michel Pastoureau nous invite à explorer l’histoire culturelle d’une couleur singulière : le jaune. Spécialiste incontournable de la symbolique des couleurs en Occident, l’auteur retrace les métamorphoses de cette nuance mal-aimée à travers les siècles. Ce voyage à la fois érudit et captivant révèle comment une teinte jadis sacrée a fini par être reléguée au dernier rang des préférences européennes.

Ce qu’il faut retenir

  • Une dévalorisation historique spectaculaire : vénéré durant l’Antiquité comme le symbole de la lumière et de la prospérité, le jaune a subi un déclin constant à partir du Moyen Âge, devenant la couleur du mensonge et de l’exclusion.
  • Une ambivalence profonde et persistante : l’histoire du jaune oscille constamment entre deux pôles opposés : le bon jaune, associé à l’or et au soleil, et le mauvais jaune, lié à la bile, au soufre et à la trahison.
  • Une timide renaissance contemporaine : bien que toujours mal-aimé, le jaune retrouve une utilité sociale et artistique à l’époque contemporaine grâce à des jalons marquants comme le maillot jaune du Tour de France ou la peinture moderne.

Des origines au Ve siècle : l’éclat sacré des temps anciens

Pendant de longs siècles, le jaune a occupé une place de premier plan dans l’esprit des peuples anciens. Pour les civilisations de l’Antiquité, cette couleur n’avait rien de discret ou de secondaire : elle était sacrée.

Les Grecs et les Romains vouaient une immense estime à cette nuance. Ils l’associaient directement à des éléments vitaux : la lumière céleste, la chaleur réconfortante et le soleil bienfaisant.

Dans les rituels religieux romains, le jaune jouait un rôle éminent. Il habillait les prêtres et teintait les voiles de mariage. Les Celtes et les Germains partageaient également cette fascination. Pour eux, le jaune évoquait l’or et l’immortalité. C’était la couleur de la richesse, de la souveraineté et du divin. Les champs de blé mûr et le miel doré incarnaient cette générosité de la nature.

À cette époque reculée, la couleur ne souffrait d’aucun discrédit. Elle illuminait la culture matérielle et l’imaginaire collectif. Sa force symbolique reposait sur sa pureté.

Du VIe au XVe siècle : l’ambivalence médiévale entre or et trahison

Le Moyen Âge marque un tournant dramatique pour le jaune. C’est à cette époque que la couleur se scinde en deux identités inconciliables. Elle devient profondément ambivalente.

D’un côté, le bon jaune continue de briller. Il se confond avec l’or céleste, la lumière divine et la pureté théologique. Le miel et les blés mûrs restent des symboles d’abondance chrétienne. Cette face lumineuse valorise la souveraineté et la joie spirituelle.

Mais un mauvais jaune émerge avec force : le jaune de la bile amère et du soufre démoniaque. Cette nuance devient le symbole de la trahison, du mensonge et de l’avarice. La société médiévale y voit la marque de la félonie.

Les artistes de l’époque s’emparent de ce code visuel. Ils peignent les personnages méprisables en jaune : Judas Iscariote, le traître par excellence, porte une robe jaune sur les fresques. Les hypocrites, les chevaliers félons et les exclus sont associés à cette teinte.

Le jaune devient aussi l’instrument d’une discrimination institutionnelle. Dès le XIIIe siècle, les autorités imposent des signes de couleur aux populations marginalisées. La rouelle imposée aux Juifs est le plus souvent jaune. Cette stigmatisation marque le début d’un long processus d’exclusion visuelle.

Dans l’art de la teinture, la couleur perd également de sa superbe. Les recettes pour fabriquer du jaune sont délaissées. Dans les manuels médiévaux, cette section est toujours la plus mince et se trouve reléguée à la fin.

Du XVIe au XXIe siècle : du déclin moderne à la timide revalorisation contemporaine

Aux Temps modernes, le déclin du jaune s’accélère considérablement. La Réforme protestante et la Contre-Réforme catholique imposent une grande sévérité chromatique. Les valeurs bourgeoises rejettent les couleurs trop vives.

Le jaune est perçu comme une couleur instable et dérangeante. La science tente de lui redonner une structure en le classant parmi les couleurs primaires. Pourtant, cela ne suffit pas à redorer son blason dans la vie quotidienne.

Le XIXe siècle confirme cette désaffection générale. Le jaune devient la couleur de l’adultère, du déshonneur et de la trahison politique. On parle des syndicats jaunes pour désigner les briseurs de grève. Les expressions populaires se chargent d’amertume : le rire jaune exprime une joie forcée.

Dans les enquêtes d’opinion menées en Europe, le jaune arrive systématiquement en dernière position. Le bleu domine largement les préférences des citoyens.

Pourtant, le XXe siècle amorce une revalorisation notable. La révolution artistique des peintres fauves et des impressionnistes redonne vie à la couleur pure. Vincent van Gogh sublime le jaune dans ses célèbres tournesols. La couleur n’est plus seulement une étiquette morale : elle devient une force expressive autonome.

Le monde du sport apporte une contribution décisive à cette renaissance. En 1919, les organisateurs du Tour de France créent le maillot jaune. Cette idée simple mais géniale transforme la couleur en un symbole de triomphe et de prestige. Le jaune s’affiche sur les routes et captive les foules.

Aujourd’hui, le jaune occupe une place de choix dans la signalisation routière. Il incarne la vigilance, la sécurité et l’urgence. Des taxis new-yorkais aux boîtes aux lettres françaises, il structure notre quotidien visuel. Sa trajectoire historique reste unique : elle témoigne de la plasticité extraordinaire des symboles humains.